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Chéreau, quand il est mort le poète
L’acteur était pour lui au centre de tout, nous dit Jacques Barbarin

Il y a des jours comme ça ou rien ne va. Lundi 7 octobre, 23 h, j’écoute les informations. Choc. La mort de Patrice Chéreau. Dis, toi, la camarde, de quoi je me mêle ?

Il était dans un coin de mon disque dur, bien au chaud. Il y avait toujours une actualité Chéreau : un reportage, un article, un film, une mise en scène de théâtre… Il faisait partie de ces gens qui ne peuvent pas partir. Hé bien si.

Metteur en scène de théâtre et d’opéra, réalisateur, acteur, Chéreau a été (qu’il est dur à écrire, ce « a été ») une ligne de vie, une ascèse.. L’acteur était pour lui au centre de tout, et plus exactement la grâce de l’acteur. Pour lui, la grâce des grands acteurs ne s’explique pas. Comment expliquer la grâce d’une Dominique Blanc, son actrice fétiche ? Quelques dates repères de son parcours théâtral.

En 1966, à 22 ans, il prend la direction du Théâtre de Sartrouville, et travaille avec le décorateur Richard Peduzzi. La faillite en 1969 de ce théâtre le pousse vers l’Italie où il intègre le Piccolo Théâtro de Milano. De 1971 à 1977, il dirige avec Roger Planchon le Théâtre National Populaire de Villeurbanne. De 1982 à 1990 il dirige la maison de la culture de Nanterre devenue Théâtre Nanterre Amandiers, Centre Dramatique National à son arrivée.

C’est à Nanterre qu’il fait découvrir l’œuvre d’un dramaturge qui pour moi est l’un – si ce n’est le – des plus importants de la fin du XXème siècle et certainement du début de l’autre : Bernard Marie Koltès. Je n’ai pas vu ce qui est pour moi la plus emblématique, Dans la solitude des champs de coton, qu’il met en scène et joue avec Pascal Gregory. Je n’en ai vu qu’une captation vidéo, j’en frémis encore. Par contre j’ai vu au TNN la saison dernière La nuit juste avant les forêts avec Romain Dury : si vous l’avez vu, là vous savez ce qu’est la grâce.

Comme beaucoup de grands metteurs en scène de théâtre, Chéreau a fait des mises en scènes d’opéra. En 1976, à la demande de Pierre Boulez et sous sa direction musicale, il met en scène dans le Palais des festivals de Bayreuth, les quatre opéras de la Tétralogie de Wagner. Sa mise en scène, qui transpose le mythe nordique des Nibelungen, dans le XIXe siècle industriel et capitaliste contemporain de Wagner provoque un scandale lors des premières représentations, avant de le rendre célèbre sur le plan international et d’être finalement saluée par quatre-vingt-cinq minutes d’applaudissements et cent un levers de rideau, lors de la dernière représentation, le 26 août 1980.

Au demeurant, il revient sur cette expérience dans un petit livre, Lorsque cinq ans seront passés, Le Ring, 1776-1980 éditions Ombres : si vous le trouvez, à ne pas manquer. Tous les grands journaux allemands on consacré de longs articles à la mort de Patrice Chéreau. La presse américaine, elle, a traité la nouvelle avec une grande discrétion. Variety, la publication hollywoodienne, publie une brève nécrologie qui se termine sur cette remarque : Contrairement a de nombreux réalisateurs européens, il n’a jamais travaillé à Hollywood. Regret ou soulagement ?

Puisque Variety nous y invite, passons au cinéma de Chéreau. Pour lui, le cinéma garde en commun avec le théâtre l’unité de lieu et de temps : les scènes deviennent à l’écran des séquences. Pour moi, l’un des plus bel exemple est Ceux qui m’aiment prendront le train. Ce film se compose de 3 scènes : le voyage à Limoges pour l’enterrement, l’enterrement, et les règlements de comptent dans la luxueuse maison.

D’ailleurs Chéreau disait à propos de ce film : Je sais maintenant ce que le cinéma m’apporte, ce que je ne peux trouver qu’au cinéma. Il ne faut pas séparer violemment le cinéma du théâtre comme on le fait, même si je sais bien que nous sommes dans un pays où les frontières ont du mal à être franchies. Ainsi, lorsque je rencontre des gens qui me demandent mes projets, et que je réponds que je viens de terminer un film et que j’en écris un autre — ce qui est vrai — « Mais le théâtre ? » interrogent-ils. « Non, pas de projets immédiats. » « Quel dommage ! » s’écrient-ils alors. Il n’y a pas de dommage. Le cinéma et le théâtre ne sont pas des univers séparés et incompatibles, quoiqu’on dise.

Il invente un cinéma singulier, sensible à certaines recherches stylistiques et oscillant entre grand spectacle flamboyant et intimisme. Ses réalisations cinématographiques ne sont reconnues que tardivement. Son premier long métrage, La Chair de l’orchidée adapte avec liberté, en 1974 le roman éponyme de James Hardley Chase et élabore un univers à la lisière du fantastique, privilégiant les thèmes du désir, de la folie et de la mort. Son univers plastique trouve une sphère d’influence assez large : il reconnaît notamment l’expressionnisme et l’œuvre d’Orson Welles (qu’il découvrit dans sa jeunesse à la cinémathèque) comme des modèles fondateurs. Cette influence de l’expressionisme, je la retrouve dans sa mise en scène de la pièce de Botho Strauss, Le temps et la Chambre, que j’avais vu à l’Odéon.

Et puis il y a La Reine Margot. Cette phrase, Le cinéma et le théâtre ne sont pas des univers séparés et incompatibles, quoiqu’on dise est un sésame extraordinaire pour ce film. Chaque espace est un espace de théâtre dans le mouvement d’un film. Ce film est profondément shakespearien, à la croisée de Titus Andronicus et de Richard III. Comme dans tous les films de Chéreau, celui-ci parle, avant le langage des mots, par la langue de la violence, notamment de la violence des rapports sexuels, par la langue de l’espace, par la langue du bruit et de la fureur. Pas très glamour, tout ça, ni hollywoodien.

Il travaillait, avant sa mort, à la mise en scène de Comme il vous plaira de Shakespeare prévue aux Ateliers Berthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe en mars 2014. Il y a des jours comme ça ou rien ne va.


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