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Cette lumière qui vient d’Haïti
François Eychart évoque « Trois femmes d’Haïti » d’Anna Seghers et deux autres livres sur cet écrivain

Anna Seghers n’a physiquement connu les Caraïbes, ses paysages, ses héros et ses légendes que lorsqu’elle y fit escale, en 1941, et ce contact l’a fortement impressionnée. Elle venait de tirer son mari du camp du Vernet où il avait été jeté par les autorités de la IIIème république et fuyait la France de Vichy. De terre d’accueil la France s’était pour elle transformée en piège hermétique dans lequel se débattaient les milliers d’antifascistes de tous pays qui avaient cru y être à l’abri des griffes nazies. Les difficultés kafkaïennes rencontrées pour quitter Marseille sont connues par le roman Transit dont René Allio a tiré une adaptation cinématographique de belle facture. On sait moins que, par le plus grand des hasards, André Breton se trouvait sur le bateau qui l’emportait vers les USA. Breton ignorait l’existence d’Anna Seghers. Il ne savait rien de l’ampleur de ses craintes ni de l’amertume de l’exil. Ils ne se sont pas parlés. D’ailleurs, qu’auraient-ils eu à se dire, étant donné l’antagonisme de leurs convictions politiques et artistiques ? Breton écrira plus tard Martinique charmeuse de serpents, qui correspond bien à son orientation et Anna Seghers Histoires des Caraïbes qui seront suivies, vingt ans plus tard, par ces Trois femmes d’Haïti.

Les Caraïbes ont donc été profondément liées à cette lutte, parfois difficile jusqu’à l’insupportable, à quoi Anna Seghers a consacré l’essentiel de son œuvre. Elle se résume assez bien dans une formule dont la profondeur n’a pas été correctement perçue : « la force des faibles ». Les faibles sont à l’évidence les femmes et les hommes du peuple, qui, quoiqu’écrasés, désarmés, spoliés et humiliés, continuent, inlassablement, parfois sans consciemment le vouloir, à relever la tête et par là donnent toujours autant d’inquiétude aux maîtres du monde. Car les maîtres ne sont forts que de la faiblesse temporaire des faibles et il suffit que leur puissance rencontre un obstacle pour qu’ils soient enfin perçus pour ce qu’ils sont : prédateurs, incapables, assassins.

Les nouvelles de Trois femmes d’Haïti invitent toutefois à poser une question qui ajoute à ce qu’on pourrait attendre du livre. Pourquoi, en effet, sur la fin de sa vie, Anna Seghers a-t-elle éprouvé le désir de s’évader de l’espace et du temps qui était le sien pour revenir sur le destin des hommes et des femmes des Caraïbes ? Quel questionnement pertinent ces nouveaux récits pouvaient-ils apporter à ceux qui, comme elle, s’acharnaient à faire vivre une Allemagne démocratique ? La réponse se trouve à l’évidence dans les réflexions nouvelles qui se greffent à ses récits. Si elles n’invalident rien de ce qu’Anna Seghers a été amenée à dire jusque là, elles modulent certaines idées établies au point de les mettre en question.

L’héroïne de la première nouvelle, jeune insoumise qui échappe aux colonisateurs, se retrouve coupée de la lutte de son peuple. Certes, les Espagnols ne sont pas tous pillards et cruels mais ils doivent être combattus car ils acceptent tous de mettre en œuvre le système d’oppression. La passivité de la jeune fille peut être considérée comme une allusion à celle de bien des femmes allemandes qui se sont contenté de rester chez elles pour ensuite se lamenter sur ce qu’il est advenu de leurs fils.

La deuxième nouvelle qui relate la mort de Toussaint Louverture en prison ne parle pas de la « libération » des esclaves mais de leur « résurrection ». Les mots ont un sens, et ils l’ont d’autant plus que la langue d’Anna Seghers est concise à l’extrême, chaque mot étant choisi avec le plus grand soin, y compris dans ses éventuelles ambiguïtés.

La dernière nouvelle, qui anticipe sur la fin du régime des Duvalier, montre la faiblesse humaine d’un révolutionnaire. Les qualités dont il n’est pas pourvu se trouvent chez Luisa, la jeune femme qu’il abandonne par arrivisme. Elle se sacrifie pour assurer le bonheur de celui qu’elle aime, fondant ce sacrifice sur la conviction qu’« on ne peut vivre sans joie ». De la lutte des classe, certes nécessaire, à l’affirmation de la nécessité de la joie, il y a un cheminement. Il n’est pas indifférent qu’il ait été proposé par la présidente de l’Union des écrivains de l’Allemagne démocratique. Même si elle fut peu entendue.

La richesse de ces trois nouvelles est parfaitement mise en valeur par la postface de la traductrice, Hélène Roussel qui en dégage l’originalité et le contexte idéologique. En parallèle l’éditeur publie Au delà du fleuve, avec Anna Seghers, les souvenirs de son fils, Pierre Radvanyi. La grande biographie d’Anna Seghers qui existe en Allemagne n’ayant pas encore été traduite, le récit de Pierre Radvanyi, informé, mesuré et précis, tournant le dos au pathos sera sans doute une excellente introduction à l’œuvre de celle qui fut une des grandes voix de la littérature allemande.

Il faut aussi signaler Anna Seghers et la France, l’étude de Marie-Laure Canteloube, qui offre une grande richesse d’information sur les années d’exil en France.

Anna Seghers, Trois femmes d’Haïti, traduit et postfacé par Hélène Roussel, le Temps des cerises éditeur, 64 pages, 8 euros
Pierre Radvanyi, Au delà du fleuve, avec Anna Seghers , Le Temps des cerises éditeur, 153 pages, 14 euros
Marie-Laure Canteloube, Anna Seghers et la France, L’Harmattan, 423 pages, 40,50 euros.


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