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Ce que les gilets jaunes doivent à la gauche politique et syndicale
Par Didier Valette

Les gilets jaunes ont interpellé. La non appartenance politique d’une partie d’entre eux, un éloignement des syndicats et mouvements sociaux ont donné à réfléchir. Cela conduit certains observateurs et acteurs à conclure au décalage voir au déphasage des syndicats et des partis. Et d’en appeler à leur uberisation ou à leur rénovation, c’est selon. Voire à leur disparition.

C’est qu’un ancien patron des patrons (Gattaz pour ne pas le nommer) estimait, encore tout récemment, que les syndicats étaient désormais « nuisibles ». Apparemment éloigné idéologiquement et d’une autre génération un de ses homologues, leader charismatique de la silicon valley (Jobs pour ne pas le nommer) estimait quant à lui « qu’il fallait casser les reins des syndicats » pour reformer, en fait faire main basse, sur l’éducation.

Bref le capitalisme industriel devient peut être informationnel mais la vindicte anti syndicale de ses dirigeants résiste au temps.

Car le fond de l’affaire est là : avant de s’interroger longuement et répétitivement sur le déclin de la gauche politique et syndicale, son « abandon » des couches populaires qui en seraient réduites à de sporadiques « révoltes », il conviendrait de garder en tête dans quel monde nous vivons.

La gauche politique ou syndicale n’y est pas au pouvoir. Et quand elle le fut ce fut bref.

Le capitalisme réactionnaire a mis une quarantaine d’années pour relever la tête après les reculs politiques que les peuples lui infligèrent au travers des guerres mondiales et de décolonisation. Tant l’effondrement des pays socialistes et l’intégration des PVD à l’économie mondiale que les privatisations et l’assaut généralisé contre les entreprises et services publiques ont caractérisé la période. Les crises successives avec leur point d’orgue en 2008, ont durablement placé les forces du progrès social sur la défensive. On se souviendra que les événements similaires par le passé ont conduit à des déflagrations planétaires, les peuples et nations étant jetés les uns contre les autres. Présentement seule l’intervention étatique et l’endettement massif, réponses des pouvoirs à la montée des exigences et luttes sociales, a permis d’éviter la même issue, nouvelle démonstration que l’état a encore un rôle a jouer , que l’histoire n’est pas terminée et que la gauche a encore quelque chose à dire et à faire.

Au delà constatons que les partis communistes ont presque disparus, les socio-démocrates ont été effacés, les syndicats affaissés, les structures des protections sociales érodées. On s’étonnait du soudain effondrement de l’URSS, c’est désormais celui de l’UE, qui fut un court temps siège d’une "troisième voie de gauche", qui menace.

Car la lutte des classes est aussi et surtout une guerre sociale. La réaction conduite par Reagan et Thatcher, dans les années 80, commença par la mise au pas des syndicats des contrôleurs aériens et des mineurs. Et l’hypothétique guerre des étoiles accula le camp socialiste et les diverses instances des PVD.

Depuis la mondialisation (et ses annexes, de la CEE d’hier à l’ALENA d’aujourd’hui) a permis un dumping planétaire. Une désindustrialisation accrue par les délocalisations, une robotisation encore accélérée par le digital ont entrainé un chômage et une précarité massifs et durables. Le management néolibéral a isolé et intégré le salarié. Les privatisations et les reculs de l’état ont entrainé un pillage et une braderie des biens communs, l’abaissement des protections sociales. Et la répression des mouvements sociaux et des organisations du monde du travail fut constante et systématique.

Avant tout autre considération c’est bien dans ces faits qu’il faut chercher les raisons profondes de l’effondrement de la gauche politique et syndicale. Et non pas dans son abandon supposé des « couches populaires ».

La nouvelle priorité donnée aux mouvements « sociétaux », une démarche électoraliste effectivement initiée par le « new labour » de T.Blair (et ses émules Schroeder, Renzi) a certes accéléré le dépérissement globale de ce camp mais les coupables sont à chercher du côté des puissances financières. D’ailleurs les derniers avatars du social libéralisme, dont Macron est un tardif représentant, pèsent de peu de poids face à la montée des nationalismes et des intégrismes en réaction a la nouvelle "grande transformation".

De ce déclin de la gauche, des mouvements apparemment neufs espèrent tirer profit.

Une gauche « mouvementiste », qui s’inspire beaucoup (sans le savoir souvent) du socialisme utopique ou de l’anarchisme, qui attend énormément des messageries électroniques et des capacités d’auto organisation des luttes, est apparue.

A leur façon le succès de LREM, du PG puis de LFI jusqu’au mouvement des gilets jaunes (sans comparaison possible avec leurs divers objectifs) en passant par les plateformes comme MEETOO, démontrent effectivement tant la potentialité de ces nouvelles démarches que leur fugacité.

Par delà la fascination technologique, la question est de savoir si cette gauche récente pourra se joindre à son ainée ?

Dans toute l’Europe du sud et désormais en Grande-Bretagne et aux Etats unis (où l’on reparle enfin de socialisme soixante ans après le maccarthisme) c’est désormais le cas. Face au péril d’une nouvelle extrême droite, nationaliste et intégriste, qui s’est installée dans différents gouvernements à commencer par le plus puissant d’entre eux grâce à l’infusion saumâtre du tea party, grâce aussi au dynamitage des partis traditionnels et du parlementarisme, nécessité fait loi

Or, la gauche, celle mouvementiste mais pas seulement, flirte elle aussi, désormais, avec le "populisme" et en donne une nouvelle théorisation. Le "Peuple" retrouve sa place révolutionnaire se substituant à la classe ouvrière. Nombre de penseurs avaient déjà fait et depuis longtemps leurs adieux au prolétariat, des plus récents voyaient dans la "multitude" le nouvel agent de transformation du capitalisme. Désormais ils trouvent une traduction politique, qui n’est plus un parti, mais qui emprunte au "populisme politique" certaines caractéristiques.

Rien de particulièrement neuf : en Europe du sud comme en Amérique latine le XXe siècle vit apparaitre des formes de césarismes comme le villisme, le péronisme et même le castrisme. Dans cet espace "latin" fut inventer le caudillisme, héritier lointain du bonapartisme et du boulangisme. Ces derniers pèsent depuis longtemps sur la politique française avec la figure mythifiée de C. De Gaule qui fut avant tout un roué politique et qui, grâce à un coup d’état militaire instaura le présidentialisme dans notre pays, le plus monarchique de tous les régimes parlementaires. Cette constitution qui assoit un pouvoir autoritaire dérivant fréquemment vers le pouvoir policier, comme c’est dramatiquement le cas aujourd’hui, exacerbe l’exclusion des couches populaires et rend d’autant plus obsolète la démocratie bourgeoise délégataire devenue de plus en plus censitaire. La détestation indifférente des "élites" , des "politiciens", des corrompus" qui en découle, s’en substitue à la claire identification de la responsabilité des tenants du capital dans les crises actuelles.

On sait où commence le « dégagisme » ; ou s’arrête-t-il ?

Il discrédite une gauche qui a perdu ses repères sans doute ; surement des états, gouvernements et parlements eux-mêmes mis en cause par le capitalisme mondialisé ; ou la république travaillée par les intégrismes ; on dénonce les corrompus, mais rarement les corrupteurs et c’est là où le bât blesse. Car sur les décombres des instances du "vieux monde", donc y compris les conquis démocratiques et sociaux, prospère le pouvoir bien réel et peu atteint des multinationales. Et souvent c’est le gouvernement des juges, des technocrates qui gère au nom des firmes. Quand, plus inquiétant encore, les démagogues ne s’allieront pas à la droite extrême pour imposer les pires régressions.

Aussi, si on peut comprendre que des penseurs conservateurs rêvent d’une disparition des partis et syndicats porteurs d’une régulation du capitalisme voire de son dépassement, on se demande pourquoi tant de penseurs de gauche mènent le procès constant des inconséquences syndicales ou politiques. En oubliant qui frappe et qui subit.

Deux siècles de luttes sociales sous régime capitaliste ont appris au mouvement ouvrier devenu salarial, souvent au travers de révoltes et révolutions réprimées dans le sang, la nécessité et l’intérêt d’organisations durables, solides, massives, dotées de « cadres » syndicaux et politiques aguerris. On remarquera d’ailleurs que contrairement à la morosité occidentale, dans le reste du monde la classe ouvrière qui vient d’intégrer un milliard de salariés supplémentaires, mène les plus grands conflits sociaux de l’histoire pour conquérir revenus décents et protection sociale. Voilà déjà de quoi indiquer vers quoi s’oriente le siècle naissant et de rappeler aux syndicats et partis de gauche ce que fut leur histoire.

Que ces derniers doivent se renouveler en permanence va de soi ; qu’ils doivent intégrer plus rapidement les capacités du digital et les exigences de démocratie directe apparait évident ; qu’ils doivent renforcer une alliance avec la multiplicité des mouvements sociaux notamment ceux de défense des droits des minorités, des genres, des consommateurs, de la défense de l’environnement, l’est tout autant. Et sans doute leur faudra-t-il imaginer et bâtir des organisations correspondant au défi que représente l’instauration d’un capitalisme informationnel.

Car l’enjeu est la. Les GAFAM, ce surprenant mélange de technologie piratée, de commerce rusé, d’exil fiscal, de travail gratuit et d’exploitation éhontée de la main d’œuvre des émergents, nous démontrent à quel niveau de centralisation, de concentration et d’expertise le capitalisme est advenu. Quelques milliers de dirigeants et techniciens de ces firmes décident de la vie quotidienne de milliards de gens et marchandisent l’humanité dans sa nature et son intimité. Ils provoquent une "disruption " profonde et massive du capitalisme actuel au point qu’il est désormais question de l’apparition d’un nouveau totalitarisme technologique. Les organisations de la gauche politique et syndicale sauront-elles juguler ce nouveau capitalisme ?

D’ores et déjà les états et même les plus puissants ont les pires peines du monde à contrôler l’activité de ces oligopoles et encore plus de mal à les soumettre à l’impôt. Concrètement sans un travail approfondi de formation politique , sans une nouvelle unification des instances sociales, sans de vastes organisations de masse, comment espérer aligner les militants et cadres politiques ou syndicaux pour faire face aux Gates, Zuckerberg et consorts qui n’ont rien à envier aux Ford et Rockfeller d’antan.

Aussi, si la gauche mouvementiste a su rappeler à la gauche traditionnelle, sans doute enfermée dans les institutions du parlementarisme et du paritarisme, les forces de l’indignation, de l’insoumission et de l’insurrection, elles seront sans lendemain si elles ne se conjuguent pas aux forces de l’organisation, de l’éducation, de la formation.

Ce ne sera pas la première fois. Le mouvement ouvrier a déjà dû faire face à la deuxième révolution industrielle. Les partis et internationales socialistes et les confédérations générales du travail en sont nés au bout d’un siècle d’un lent travail de rassemblement et d’unité de structures diverses. Le défi est du même ordre aujourd’hui. Mais il y a des fondations pour cela. Veillons à ne pas les fracasser.

Elément primordial qui devrait être l’objet d’une unité la plus large, la défense de la démocratie en particulier dans les entreprises. La démocratie sociale recule comme jamais entre répression judiciaire et policière, rabougrissement de la place et des prérogatives de la représentation des personnels, report ou annulation d’élections professionnelles où l’abstention est favorisée. La gauche a donc urgemment besoin de s’inviter dans les conseils d’administration et d’y rétablir la présence des collectivités publiques et des états, d’y imposer le bien commun, d’y renforcer le pouvoir des salariés et des usagers.

Il est des pays sans gauche. L’alternative n’y est quasiment plus incarnée et les révoltes et émeutes succèdent aux luttes communautaristes. Le capitalisme s’accommode des unes et des autres. Il peut même devenir vert le green washing étant finalement un argument concurrentiel (et profitable !) comme un autre. Sans partis et syndicats de gauche, instances du monde du travail dont l’intérêt primordial reste de dépasser le capitalisme, l’alternative à ce dernier disparait. Une leçon historique à ne pas oublier.

D’autant et pour en revenir à notre propos introductif que la fécondité des gilets jaunes tient aussi au lent travail de luttes sociales diverses et d’éducation populaire qu’envers et contre tout syndicats et partis ont continué à mener ces dernières décennies. Et il y a beaucoup de leur influence dans l’exigence du rétablissement de l’ISF, de l’instauration de la justice fiscale et de l’encadrement des prix des produits de première nécessité, de l’augmentation des salaires et pensions, de la rénovation politique des institutions. Qu’on se le dise. Les gilets jaunes, leurs idées ne sont pas tombées du ciel.

Le temps est donc plus que venu que la gauche syndicale et politique , non seulement se rassemble, mais rencontre enfin tous ces mouvements sociaux, qui, depuis l’apparition de nouvel internationalisme que fut l’altermondialisme (1999) suivi de "printemps" multiples, animent le champs social, jusqu’aux gilets jaunes aujourd’hui en France. Et que les organisations des mondes du travail jouent le rôle central qu’elles n’auraient pas du perdre de vue. Celui d’émanciper toute la société en en promouvant les classes sociales au cœur de la production contemporaine de richesses et en la débarrassant du cancer financier.


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