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Pablo Neruda, Mikis Theodorakis : Canto Général
Entretien avec Philippe Bender

Une nouvelle version de l’oeuvre a été créée les 13 et 14 avril 2012 à Cannes

Au départ est Canto General, la Bible du continent américain. En 342 poèmes, Neruda évoque en des images saisissantes la naissance de ce continent et l’histoire des peuples qui y ont vécu, qui y vivent, y souffrent et y luttent contre les oppresseurs venus avec les armes pour exploiter les hommes et la richesse d’une nature exubérante. C’est ce qui confère à l’œuvre son caractère universel.

Lors d’un concert à Valparaiso, un groupe de compositeurs chiliens présentent à Mikis Theodorakis la mise en musique de poèmes de Pablo Neruda qu’ils avaient réalisée. Après son concert, Theodorakis leur promet qu’il leur présentera dans un délai d’une année une interprétation musicale du Canto General. Reçu par Salvador Allende, il lui raconte qu’il a entendu le Canto General et qu’il veut le mettre en musique. Cette idée enthousiasma immédiatement le président chilien, et, comme Théodorakis ne comprenait pas l’espagnol, il lui demandait avec quel poème commencer. Allende lui-même marqua d’un crayon bleu les poèmes qui, à son avis, se prêtaient le mieux à une mise en musique.

En septembre 1974, les quatre premiers morceaux ont été créés à la Fête de l’Humanité avec les solistes Maria Farantouri, Petros Pandis, Lakis Karnezis, le Chœur National de France sous la direction de Jacques Grimbert, un orchestre de musiciens français, dont les Percussions de Strasbourg, et le pianiste Alberto Neuman.

Philippe Bender, le directeur de l’Orchestre Régional Cannes Provence Côte d’Azur présente une nouvelle version de cette œuvre –culte dont je pense, en cette période, qu’il y a urgence à la découvrir (ou la redécouvrir).

Philippe Bender. C’est une nouvelle orchestration d’un musicien, George Dousis. J’ai déjà dirigé le Canto en partie à Petras et également une fois en partie à Cannes. C’est une nouvelle orchestration avec certaines coupures car le Canto General dure très longtemps. C’est toujours d’après le texte de Neruda, toujours la musique de Théodorakis mais qui est réorchestrée avec grand orchestre, c’est la même musique un peu ré-instrumentée. Tout le monde connaît cette œuvre en Grèce et surtout en Amérique Latine et c’est important que ce soit nous qui redonnions cette nouvelle version.

Quelle est l’importance de cette œuvre ?

PB J’ai le sentiment qu’actuellement il faut aider la culture grecque et Théodorakis est certainement la personne la plus importante, depuis la fin de la 2ème guerre mondiale jusqu’à nos jours, de cette culture. C’est lui qui a piloté toute l’installation des structures des orchestres, des théâtres, c’est quelqu’un qui a une importance énorme dans la vie culturelle grecque. Je pense qu’actuellement, on en fait tellement à la Grèce, qu’on oublie que c’est le berceau de notre civilisation, de la démocratie, qu’il y a un peuple avec un très grand folklore. Théodorakis a commencé à écrire de la musique savante, il a tout de suite été reconnu par tout le monde. Puis il s’est intéressé à la musique traditionnelle, populaire, grecque. Il a découvert qu’il y avait des choses fondamentales pour l’art, pour la civilisation, pour la musique. Il a passé beaucoup de ses années à travailler, à orchestrer, à ressortir des chants.

Théodorakis dit du Chili : « de tous les peuples que je connais, le peuple chilien est le plus proche du peuple grec, par son caractère et par son tempérament, nous nous ressemblons avec toutes nos faiblesses, mais aussi nos forces qui sont l’enthousiasme, la foi, le pathétique, la fraternité. J’ai tout de suite reconnu dans le Chili ma seconde patrie. Canto General est pour moi comme un évangile de notre temps ».

PB : Je ne connais pas vraiment bien le Chili, mais je connais très bien Neruda. Je ne connais pas bien la réalité du peuple. Bien sûr, j’ai connu la période où Allende s’est fait assassiner. Mikis était fou du Chili, de Neruda. Il y a une proximité du peuple grec avec l’Europe, mais aussi la Turquie. Neruda est un grand militant, mais pas seulement du Chili : il a tellement voyagé, il a commencé des études pour être professeur de français, il est allé partout, en Europe, en Pologne c’est quelqu’un d’universel. Pour revenir à Théodorakis, son « Canto » est une œuvre fondamentale, une sorte de Bible. Cela commence avec la genèse, une création du monde avec la végétation, les animaux… C’est un chant général qui couvre tous les aspects de la nature, de la pensée, de la révolte, de l’oppression… C’est une chose très importante.

Dans sa lettre ouverte aux peules d’Europe, Théodorakis écrit : "Nous ne vous demandons pas de soutenir notre combat par solidarité, ni parce que notre territoire fut le berceau de Platon et Aristote, Périclès et Protagoras, des concepts de démocratie, de liberté et d’Europe. (…) Nous vous demandons de le faire dans votre propre intérêt. Si vous autorisez aujourd’hui le sacrifice des sociétés grecque, irlandaise, portugaise et espagnole sur l’autel de la dette et des banques, ce sera bientôt votre tour".

P.B. Théodorakis a toujours eu une vie politique : il a commencé dès l’occupation de la Grèce par les Allemands, il a continué du temps des colonels, évidemment, mais même avant. Il a été plusieurs fois en prison. Une fois, il a été tabassé par la police tellement fort qu’on l’a cru mort pendant un jour et demi. C’est quelqu’un d’excessivement courageux. Je trouve que c’est honteux de réduire un peuple à si peu de moyens alors que les riches grecs, les armateurs, l’Eglise… ne paient pas d’impôts. Les gens devraient se rappeler que c’est un pays important pour la culture, pour la Méditerranée, pour notre survie culturelle. Tout vient de là. On se demande si on n’essaie pas de le priver de toute influence... Il a encore raison de protester, comme il l’a fait toute sa vie.

Comment qualifieriez-vous l’importance de cette partition dans la musique du XXème siècle ?

P.B C’est comme la passion selon Saint Mathieu, de Bach. Il y a une genèse, un développement, tous les problèmes de l’humanité sont évoqués. Musicalement, Théodorakis a fait comme un chœur antique, toujours omniprésent. Le chœur psalmodie et insiste sur l’essentiel des poèmes de Neruda. Les solistes clarifient un peu ce texte en mettant en exergue ce qui est important dans ces poésies. Comme je vous le disais, Théodorakis avait commencé par la musique savante en écrivant des symphonies, comme les musiciens occidentaux. Et subitement, quand il a commencé à s’intéresser à la musique populaire grecque, il a moins attaché d’importance aux orchestrations, elles sont plus à géométrie variable. C’est pour cela qu’il a donné à George Dousis l’autorisation de faire cette nouvelle orchestration. Mais cette œuvre et Zorba le Grec, qui sont les plus jouées, sont certainement les plus importantes. C’est comme une Passion de Bach. Il y a tout, là-dedans.

Propos recueillis par Jacques Barbarin

Canto Général dirigé par Philippe Bender, à la tête de Orchestre Régional de Cannes Provence Côte d’Azur. Le chœur Philarmonique de Nice sera dirigé par Giulio Magnanini. Les chanteurs solistes seront Spiros Sakkas et Angélique Ianatos. Née à Athènes, Angélique Ionatos quitte son pays en 1969, durant la dictature des colonels, pour s’installer en France et y développer une exceptionnelle carrière de chanteuse et de créatrice.

Palais des Festivals Cannes – Théâtre Debussy Tél : 04 92 99 33 83
13 et 14 avril 2012


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