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« Campagnes de France : grande cause nationale »
Entretien avec André Chassaigne

André Chassaigne, député communiste, a lancé avec Jean Lassalle, député Modem, un appel national pour sauver le monde rural : « Campagnes de France : grande cause nationale ». Il revient sur cette initiative.

Comment est née l’idée de cet appel ?

D’abord, cette histoire est le prolongement de l’amitié qui me lie à Jean Lassalle. Sans être sur les mêmes bancs de l’Assemblée nationale, nous avons plu¬sieurs fois tenu des discours convergents sur le monde rural : moratoires sur les services publics, OGM... Puis en juin 2008, les premières mesures sur la révision générale des politiques publiques sont tombées dans ma circonscription : fermeture de la compagnie de gendarmerie, d’écoles dans de petites communes, suppressions de postes à EDF. Deux ans auparavant c’était la fermeture d’une maternité. Les citoyens se sont fortement mobilisés, personne ne veut rien lâcher. J’ai tout de suite pensé à Lassalle, homme de convictions. Il vivait la même cho¬se dans son département. On s’est dit que l’on devait faire quelque chose ensemble. Quelques mois après, il m’a rappelé en disant : « C’est parti. On va appeler ça Campagnes de France — Grande cause nationale ».

Quel est son but ?

Nous voulons créer un électrochoc, alerter les gens tout en menant une action de fond. A partir de cet appel national, on souhaite qu’un peu partout en France se mettent en place des lieux où l’on discute et réfléchit sur l’avenir du monde rural. Nous allons instaurer des cahiers de doléances, pour permettre la construction d’une nouvelle société, d’une perspective pour les campagnes, d’une nouvelle approche entre les classes sociales. Il y a urgence : si on laisse faire les choses, d’ici 2030 les campagnes seront des lieux pour accueillir à la fois des vacanciers et les déchets de la ville, et au milieu, le maintien d’une agriculture très productiviste issue de la déréglementation.

Comment vont fonctionner ces cahiers de doléances ?

L’objectif est de faire remonter les souffrances du monde rural, mais aussi ses attentes, la façon dont tous les acteurs imaginent son avenir : citoyens, associations, administrations. Nous mettons actuellement en place une association coordonnée au niveau national qui verra le jour d’ici juin. Un tour de France va être organisé, avec des consultations. A partir des cahiers de doléances recueillis, nous organiserons des Etats généraux. A terme, il s’agira d’écrire une proposition de loi d’orientation pour le monde rural, qui sera soumise aux autres députés. Une première réunion s’est tenue dans le Cher, puis nous serons reçus dans l’Aude le 25 juin dans une mairie socialiste autour d’une association de défense de la Poste.

Le monde rural, comme le monde ouvrier, est très peu représenté à l’Assemblée Nationale. Les autres élus vous soutiennent-ils ?

Pour le moment 10 députés ont signé notre appel. Mais la tâche n’est pas facile : Lassalle est Modem, moi communiste. Nous cherchons vraiment à sortir de l’instrumentalisation, à la fois par les autres partis et dans nos partis respectifs. Il faut faire admettre que la perspective dans laquelle nous nous plaçons est celle de la réflexion collective, du rassemblement. Nous sommes par ailleurs tous deux de grands militants de nos partis ; mais sur cette action-là, nous voulons qu’il y ait une prise de conscience collective. Nous irons par¬tout là où nous serons acceptés par les élus locaux, ce qui n’est pas forcément donné. Voir se pointer Lassalle et Chassaigne pourrait faire dire à certains : « tiens, ils vont faire leur petit spectacle. »

L’un comme l’autre êtes élus depuis de nombreuses années... comment avez-vous vu évoluer le monde rural ?

Dans ma commune de 530 habitants, on a une population qui a tendance à augmenter, une vie associative riche, des élus dynamiques. D’un autre côté, vous avez une mécanique qui broie tout ce qui fait la vitalité d’un village. Les Postes, les écoles disparaissent, les commerçants ferment, de plus en plus de communes n’ont plus de restaurants ou de bars... Les citoyens doivent se déplacer pour avoir accès aux services alors que la population vieillit et que l’on pourrait développer les services de proxi¬mité. On a beau agir, avoir des projets pour la population, le constat est là : la désagrégation et la démolition du monde rural.

Certains élus ruraux y voient un enjeu de civilisation. Et vous ?

Bien sûr ! Tout cela a presque une dimension philosophique. Que disent les gens ? « On est là, on veut vivre, on veut construire des choses nouvelles, une société différente en terme de qualité de vie, de regard sur le monde. » Nous nous retrouvons dans la vision que défend Edgar Morin sur le monde rural, cette approche d’un quotidien plus qualitatif que quantitatif. Le combat que nous essayons de mener va au-delà du local. Les problèmes que l’on pose se retrouvent au niveau mondial : les millions de ruraux chassés de leurs terres à cause d’une agriculture productiviste, des agro-carburants, parce que rien n’est fait pour accompagner l’agriculture vivrière, ces hommes et ces femmes qui s’agglomèrent en périphérie des villes... Cela se passe en Amérique du sud, en Afrique, en Chine. La dérégulation agricole, à terme, c’est la mort des territoires.

Quelle serait la priorité d’une loi d’orientation sur le monde rural ?

Il s’agit d’abord de dire que le monde rural ne doit pas servir de béquille aux grosses villes. Il doit avoir sa vie, sa richesse à égalité avec les villes. L’erreur serait de penser qu’on peut vivre avec des grandes agglomérations à côté desquelles on aurait des sortes d’annexes, d’arrière-pays pour satisfaire des besoins qui ne peuvent l’être dans les villes. Il nous faut des territoires ruraux actifs, avec des services et une agriculture de proximité, permettant d’avoir un revenu suffisant pour les agriculteurs... C’est une conception qui prend forme dans des projets de terrain, mais qui est sou¬vent anéantie par des décisions poli¬tiques.

Est-ce le même problème qui se pose actuellement avec les producteurs de lait ?

Oui. La loi de modernisation de l’économie a cassé toute réglementation commerciale en France depuis un an. Tout le monde reconnaît aujourd’hui le besoin de régulation, mais dans les faits, on va toujours vers plus de dérégulation. Il y a une course à la productivité, donc à la baisse des prix. On se retrouvera avec de grandes exploitations, des usines à lait où vous aurez des milliers de vaches cul à cul. Tout cela est lié : la conception que l’on a du monde rural tient aussi à une certaine forme d’agriculture. D’ailleurs, le gouvernement a essayé un temps de porter un discours de régulation de l’agriculture. Mais chaque fois ils lâchent un peu plus : on libéralise l’agriculture petit à petit. La preuve, c’est que même les militants de la FNSEA essaient aujourd’hui de résister au libéralisme ! Une pri¬se de conscience généralisée se fait au niveau du monde agricole, les clivages sont moins forts qu’avant au sujet de la régulation.

N’est-ce pas un aspect exemplaire du monde rural, où on privilégie les problèmes concrets aux étiquettes politiques ? Comme votre initiative, finalement...

Si, et c’est important. Il faut savoir ce que l’on veut. Nous voulons éveiller les consciences. Nous allons faire une analyse, établir un diagnostic. Forcément, nos propositions toucheront à des questions politiques : politiques agricoles, aménagement du territoire, services publics, Traité de Lisbonne etc. Lorsqu’on me dit « mais qu’est-ce que tu fais avec un mec de droite populiste ? », je réponds que nous travaillons ensemble, pour faire émerger des problèmes. Avec des approches qui peuvent être différentes. Comme communiste, je connais bien ce problème : si on reste enfermés dans notre pré carré, c’est foutu.

Entretien publié dans Témoignage Chrétien du 28 mai 2009


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