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C’est la faute à Diderot
Par Valère Staraselski

Le but c’est le chemin.
Goethe

Comme tout écrivain véritable, Aragon est d’abord un immense lecteur. « Je n’aurai pas tant écrit si je n’avais pas tant lu », dit à peu près l’auteur des Communistes. En cela, il répond classiquement au concept premier de littérature tel qu’il apparaît au 17e siècle dans le Dictionnaire Universel d’Antoine Furetière à savoir qu’elle est d’abord « connaissance profonde des Lettres ». On le sait, la lecture, surtout chez Aragon, se révèle être autre chose que de la réception. Comme l’a montré Edouard Béguin dans La notion de réécriture chez Aragon : la filière Isidore Ducasse, la lecture est réécriture. Béguin notait : « la réécriture au bien (...) serait le régime d’une écriture d’invention, susceptible de faire de la lecture une invention qui continue et parachève celle de l’auteur, de façon à ce que la création, au lieu de s’enfermer dans l’autarcie avant-gardiste, ait une action transformatrice dans la réalité ». Dans Introduction aux littératures soviétiques, en 1956, Aragon revient sur le sujet : « ceux qui croient à la spontanéité, qui croient qu’il suffit d’écrire un livre et que le point final mis par l’auteur à son manuscrit, le finit véritablement, et, non point, comme moi, qu’un livre achevé par son auteur a encore à être réécrit par la Société et les lecteurs, je veux dire qu’il ne prend qu’alors sa figure, et souvent (voyez Stendhal) fort longtemps après ce fameux point final... »

Ainsi lit Aragon en reprenant et réécrivant en quelque sorte, afin de porter plus loin. De Chrétien de Troyes à Barrès, de Stendhal à Breton, de Flaubert à Barbusse, de Diderot à Foucault. Simplement, la structure à la fois d’accueil et de transformation en quelque sorte, théorique et esthétique d’Aragon se montrera évolutive. De la sorte, dans les années où Diderot apparaît dans le corpus aragonien, à savoir dans les années 30 à 50, le philosophe est revendiqué le plus souvent à la manière d’un emblème. Et le travail d’écrivain d’Aragon suppose, comme il le soulignera plus tard dans les Oeuvres Romanesques croisées, « une conception du monde qui en soit le fondement », c’est-à-dire une idéologie comme dernière instance. C’est pourquoi, de l’interview à L’Humanité du 12 décembre 1936 où l’auteur des Beaux Quartiers qui vient de recevoir le prix Renaudot déclare : « Le réalisme que je défends entend connaître la réalité, la faire connaître et la transformer... Les maîtres de mon langage : Rimbaud, Lautréamont... Les maîtres de ma pensée : les matérialistes français, Diderot, Marx, Lénine, Staline » à la publication en 1953 d’un ouvrage titré Le Neveu de Mr Duval se voulant dans la manière dialoguée du Neveu de Rameau, le nom de Diderot, sous la plume d’Aragon, se dégage comme une marque de fabrication française. C’est-à-dire, dans ces années 30-50, comme un auteur qui occupe une place centrale dans les Lumières.

Et ce, dans la mesure où ce mouvement du 18e siècle qui postule développement du savoir et progrès de la société ne prendra conscience de lui-même et ne trouvera sa cohérence qu’à travers l’entreprise de l’Encyclopédie qui autour de Diderot et de d’Alembert rassemblera la plupart des intellectuels éclairés. Fait d’importance pour la suite : la philosophie des Lumières proposant une morale pratique sans fondement chrétien se fera militante. A l’article Gens de lettres de l’Encyclopédie, rédigé par Voltaire, on peut apprendre de leur fonction qu’elle consiste à « détruire les préjugés dont la société est infectée ». Autrement dit, ces derniers avancent et construisent des affirmations, rivalisant avec celles du prêtre. L’homme de Lettres ose s’emparer des questions essentielles de la condition humaine sans subordonner sa pensée à l’autorité religieuse. En effet, les Lumières tendent à exclure la métaphysique qui privilégiait Dieu, les idées innées, les substances, les causes pour faire place à un rationalisme sceptique qu’énonce d’Alembert dans son Essai sur les éléments de la philosophie ou sur les principes des connaissances humaines : « La philosophie n’est autre chose que l’application de la raison aux différents objets sur lesquels elle peut s’exercer ». L’idéologie de la raison se substituant à l’idéologie chrétienne en somme et cela, du reste, sans nier le substrat de cette dernière. « La Raison est à l’égard du philosophe ce que la Grâce est à l’égard du chrétien », écrit Diderot dans l’Encyclopédie.

A l’article Encyclopédie de 1755 écrit par le même Diderot, on peut lire encore : « le but d’une Encyclopédie est de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la Terre, d’en exposer le système général aux hommes avec qui nous vivons, et de le transmettre aux hommes qui viendront après nous, afin que les travaux des siècles passés n’aient pas été des travaux inutiles pour les siècles qui succéderont, que nos neveux, devenant plus instruits deviennent en même temps plus vertueux et plus heureux et que nous ne mourrions pas sans avoir bien mérité du genre humain ».

Dans le Discours préliminaire à l’Encyclopédie du Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751), d’Alembert entendait que son objet était d’exposer « l’ordre et l’enchaînement des connaissances humaines » mais également « les principes généraux qui en sont à la base ». L’originalité de cette aventure résidera dans sa visée pédagogique et transformatrice mais aussi dans sa vocation totaliste, globalisante et universelle. Et parmi les philosophes du 18e, Diderot se trouvera être l’un des plus radicaux à concevoir le monde comme un réel accessible à la connaissance, à la rationalité humaines et à s’autoriser à espérer un progrès constant de l’esprit humain. Y compris par la rupture, y compris dans le domaine politique.

Ecoutons-le en 1771, il écrit à la princesse Dashkoff : « La première attaque contre la superstition a été violente, sans mesure. Une fois que les hommes ont osé d’une manière quelconque donner l’assaut à la barrière de la religion, cette barrière, la plus formidable qui existe comme la plus respectée, il est impossible de s’arrêter. Dès qu’ils ont trouvé des regards menaçants contre la majesté du ciel, ils ne manqueront pas, le moment d’après, de les diriger contre la souveraineté de la terre. Le câble qui tient et comprime l’humanité est formée de deux cordes ; l’une ne peut céder sans que l’autre vienne à se rompre ».

Un siècle plus tard, dans sa 11e thèse sur Feuerbach, Marx avancera que « les philosophes ont seulement interprété différemment le monde, ce qui importe, c’est de le transformer ». C’est ainsi qu’armés du matérialisme historique de Marx, les communistes penseront que de la même manière que le mouvement des Lumières, moment où la pensée bourgeoise cherche à se libérer des cadres conceptuels de l’Ancien Régime et se forge les outils théoriques justifiant son développement, le marxisme-léninisme, dont le stalinisme est la mise en oeuvre historique, doit chercher à ce que la classe ouvrière se libère des cadres conceptuels de la bourgeoisie et se forge les outils justifiant son développement.

Du reste, comme l’indique le Dictionnaire des Littératures (Larousse) qui reprend là la doxa marxiste, « la rupture est dans le "geste" encyclopédique ; qui, loin de se proposer pour objet la connaissance, embrasse les connaissances pour que l’homme nouveau de la bourgeoisie se les approprie. Il ne s’agit alors de connaître le monde que pour le transformer. »

A l’évidence, l’écart entre les deux mouvements tient aux conditions historiques radicalement différentes. On passe en quelque sorte avec les Lumières d’un mouvement globalisant et émancipateur à, avec le communisme stalinien, un mouvement indéniable de volonté émancipatrice mais élaboré à l’intérieur d’une conception systématique, à prétention scientifique et téléologique où l’action sur le réel est effectuée en vue d’une fin.

Dans les années 30, à sa place d’écrivain militant, Aragon « entend », nous l’avons cité à l’instant, « connaître la réalité, la faire connaître et la transformer » par le « réalisme qu’il défend » et dit pratiquer : le réalisme socialiste. Le réalisme socialiste dont il reproduira la définition intégrale donnée dans les statuts de l’Union des Ecrivains socialistes soviétiques précisément dans le Neveu de M. Duval. Le réalisme socialiste qu’il définira comme suit à l’occasion de la mort de Jdanov, en 1948, dans les Lettres Françaises : « Et commentant le mot de Staline (en fait Tretiakov) qui a défini l’écrivain comme "l’ingénieur des âmes humaines", il disait : "qu’est-ce que cela signifie ? Quels devoirs un tel nom implique-t-il ? Cela signifie en premier lieu, connaître la vie, pour être capable de la représenter véridiquement comme une réalité objective, mais de se représenter la réalité dans son développement révolutionnaire. »

Dans ce cadre, dès août 1934, Aragon situera l’enjeu essentiel du réalisme socialiste dans la question de l’appropriation de l’héritage culturel national. « Ce qui est propre au genre même de notre pays », écrit-il - dans le salut qu’il adresse au nom de l’Association des écrivains et des artistes révolutionnaires - « permettra de réaliser dans les conditions nationales de la culture française le mot d’ordre de réalisme socialiste que les écrivains soviétiques ont lancé. »

Ainsi, le fait qu’Aragon place les matérialistes français, Diderot en tête, aux côtés de Marx, Lénine, Staline signale en d’autres termes, qu’il n’y a de réalisme socialiste possible que dans un réalisme français se développant. A la Lumière de Stendhal par exemple, pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Aragon ou à celle de Diderot comme représentant d’un mouvement où la philosophie tenait la place d’organisatrice conceptuelle de l’émancipation revendiquée ou non, à la lumière de la reprise de la connaissance et de l’héritage culturel national. « La culture, comment la développer sans en connaître bien les origines, les sources ? L’héritage du passé, l’héritage des meilleurs écrivains et artistes du passé, doit retenir toute notre attention, tous nos soins. La culture de demain ne surgit pas de la table rase, de la négation superbe d’hier. Elle prolonge ce qu’il y avait de meilleur, de viable dans hier. » (D’un Chant profond, 1936).

Versant politique, il est loisible d’observer l’engagement du PCF dans ce domaine durant la période du Front populaire, la guerre, et la Libération par exemple. Dans son rapport au Xe congrès de juin 1945, Maurice Thorez lance l’idée d’un programme d’une Renaissance française. Après avoir évoqué l’indispensable réforme démocratique de l’enseignement, il ajoute : « Il est également nécessaire d’aider et de coordonner la recherche scientifique et technique, d’encourager la création artistique, de permettre à tous les intellectuels de donner à leurs travaux une pleine efficacité, pour le bien de la France ».

Ensuite, Maurice Thorez salue l’initiative qui vient d’être mise en route L’Encyclopédie de la Renaissance française, « qui se propose - dit-il - de reprendre et de faire progresser, dans les conditions de notre époque, l’héritage des grands penseurs du 18e siècle ».

S’agissant d’Aragon, c’est essentiellement à partir de 1936 que l’écrivain insistera sur la dimension nationale de la création littéraire pour affirmer sa conception du réalisme socialiste : « le réalisme socialiste exige de connaître la réalité pour la transformer. Et c’est pourquoi en France, en 1937, il suppose le réalisme français », écrit-il dans Réalisme socialiste et réalisme français.

On trouve également dans ce texte d’une conférence prononcée à la Comédie des Champs-Elysées, le 5 octobre 1937, ces lignes éloquentes sur l’auteur de Jacques Le Fataliste : « A côté de lui (Rousseau) quelle grandeur a le premier théoricien du réalisme français dans l’art, aussi bien la peinture que la littérature, je veux parler de ce géant qui a nom Denis Diderot. On a trop oublié Les Salons de cet écrivain singulier, qui fut le meilleur critique d’art de tous les temps. Il faut, dans ces écrits, suivre le débat au jour le jour de Diderot luttant pour le réalisme dans la peinture. Jacques le Fataliste, cette oeuvre inégalée, est le prodigieux équivalent littéraire de cette campagne trop oubliée. Jacques le Fataliste demeure, jusqu’à aujourd’hui, en face et au-dessus des oeuvres vulgairement réalistes, l’un des plus hauts essais de rendre la vie telle qu’est, dans sa complexité désespérante et merveilleuse. » On peut parler d’axe suivi, en quelque sorte, jusqu’au milieu des années 50. Durant plus de vingt années, Aragon donnera à la faveur d’un travail critique assez considérable en même temps qu’une production fictionnelle intense, la place privilégiée, centrale, à la prise en compte de la réalité et de la tradition nationales. Durant cette période, les occurrences de Diderot dans le corpus aragonien le fixeront tantôt comme, nous venons de le voir, écrivain réaliste, encyclopédiste dans un article de 1932, Athées ou libres penseurs, tantôt comme expression du génie français dans La conjonction et, controverse sur le génie de la France, en 1942 : « La conjonction et, le plus français des mots du dictionnaire parce qu’il exprime l’union. Jeanne d’Arc et Diderot, Corneille et Racine, Pascal et Montaigne. » C’est à ces titres qu’il est convoqué par Aragon auprès de qui il jouera, dans ces années-là, la fonction d’emblème du philosophe militant comme le qualifiera le spécialiste diderotien Georges Benrekessa. Et cela sera vrai jusque dans les années 60, quand dans La Mise à mort, par exemple, il évoque la disparition dans le gouffre stalinien de son ami Michel Kostlov, journaliste à La Pravda ou d’un écrivain nommé Louppol. « Je n’ai plus revu Louppol, depuis le quai de la gare [...]. Il était venu dire adieu à Fougère. Il lui a envoyé des articles de lui, qui avaient paru. Sur les matérialistes français du 18e siècle. Il y a une phrase de Lénine... Puis on a retiré ses livres des librairies. Oui, même en France. Le Diderot. Je pensais, il n’aimait pas Staline, mais enfin, c’était que l’autre le faisait boire. »

Et souvenons-nous des dernières phrases de ce chapitre intitulé Le miroir de Venise : « D’autres, devant les fusils, quand ils avaient si peu de temps, si peu de mots à leur dernière bouche, juste la place d’un cri, leurs pays, trouvèrent encore à jeter aux bourreaux ce seul défi, Staline... comme tout est amer, amer, je pense à toi Michel, à ce qu’avait été l’avenir avec ceux qui rêvaient de vivre selon la justice, du ciel comme des hommes. Quel désordre, mon Dieu, quel désordre ! Il n’y a pas que moi qui ai perdu mon image. Tout un siècle ne peut plus comparer son âme à ce qu’il voit. Et nous nous comptons par millions qui sommes les enfants égarés de l’immense divorce. »

On sait que le sujet de La Mise à mort, roman de 1965, consiste en la tentative de se débarrasser du stalinien pour retrouver, relégitimer l’artiste et le militant indivis chez Aragon. C’est à la lecture de ce roman que j’ai définitivement compris que la liaison délibérée entre art et histoire est consubstantielle de la démarche créatrice aragonienne. Aussi, sauf à faire d’Aragon un simple écrivant, on constate que la figure de Diderot chez lui ne se laisse pas emprisonner dans le seul politique, elle le comprend. Souvenons-nous de ce qu’écrivait Pierre Daix dans Une Vie à changer : « Aragon reprend pied poétiquement et politiquement, c’est la même chose ». Cette même chose, chez Aragon, dans des conditions évidemment différentes, on la trouve chez Diderot, je l’appellerai la passion de la civilisation. Car, entre l’ardent philosophe matérialiste et l’écrivain communiste militant se fait jour, me semble-t-il, un ensemble commun constitué, en quelque sorte, d’un moyen, la passion de la civilisation et d’une visée prise au mouvement même du réel : l’universel de l’écriture. De la sorte, à la figure du statut de Diderot comme emblème chez Aragon se substituerait peu à peu le figural de son écriture, à commencer par la plus visible des figures en même tant que la plus incontrôlable : le mouvement. Il n’est bien sûr pas question de nier l’énorme différence des réalités vécues par les deux hommes. Le premier ne connaîtra jamais les deux guerres mondiales traversées par le second ni une tragédie équivalente à celle du stalinisme. Le dix-huitième siècle dans sa plus extrême dureté, n’atteindra jamais au degré de destruction de « l’âge des extrêmes » dont parle Eric Hobsbawm dans son Histoire du 20e siècle. Dans Aurélien, on peut lire : « Murphy, assis en tailleur, par terre, avec des feuilles de papier en quatre ou cinq tas, des livres anciens dessus, parlait de Diderot. Il trouvait des parentés entre Jacques le Fataliste et Les Promenades noires. Il regardait Paul par-dessus des lunettes imaginaires : "Il y a seulement cette différence... cette différence... que Jacques le Fataliste n’est pas une oeuvre de jeunesse... et quand je veux vous comparer Diderot et vous, je dois essayer de me représenter... de me représenter un Diderot de vingt-deux ans... ou un Paul Denis de quarante-cinq....Comment est-ce que vous aurez l’air à quarante-cinq ans, je me demande ? Avec du ventre... et déjà des cheveux gris... quand vous serez tout à fait un homme... I mean... no longer a boy. Je n’aurais jamais quarante-cinq ans dit Paul." »

Comment, connaissant le suicide prochain de Paul Denis, ne pas songer ici à l’auteur du Clavecin de Diderot, paru en 1932, René Crevel qui refusant de quitter le Parti communiste lorsque celui-ci mit en cause le surréalisme, travaillera néanmoins à un rapprochement entre communisme et surréalisme. René Crevel qui, à l’instar de Paul Denis, se suicidera... L’intellectuel Diderot aurait-il longtemps survécu à ce 20e siècle de fer ?

Goethe, le traducteur et découvreur du Neveu de Rameau, écrira dans les Années de voyage : « La vie appartient aux vivants, et celui qui vit doit se résigner au changement ». Aussi, lorsque Aragon atteint « L’an 56 de ce siècle où se marque - écrit-il faisant référence au XXe congrès du PCUS dévoilant les crimes de Staline - un grand bouleversement des esprits », il est âgé de 59 ans et persistant dans son parti pris de changement, il engage une nouvelle évolution intellectuelle, politique, créatrice. Dans le ruisseau, Aragon, mais ce n’est la faute ni de Rousseau ni de Diderot...

En cette période, le geste d’écriture visera moins à véhiculer des idées qu’à en produire par sa propre pratique s’exerçant aux confins de domaines réputés étrangers les uns aux autres. En cette période, le lieu même de l’écriture - du roman - insistera Aragon, autorise en s’attachant, à la connaissance de sa nature imaginaire, à convoquer et à rivaliser avec l’idéologie, s’essayant davantage à la transformer qu’à la déborder. La Représentation rendue indissociable de l’invention, une représentation qui soit ouverte, inachevée, vivante en un mot, qui pour être globale n’en soit surtout pas totalisante, accaparera, absorbera peu à peu, nous semble-t-il, l’oeuvre d’Aragon. En ce sens, le réalisme final d’Aragon ne sera plus au service d’une idéologie mais s’emploiera à rejouer de l’intérieur la constitution de l’idéologie. Et cela parce que le réalisme aragonien ne se déprend pas de cette tension qui se réfère, dans l’opération imaginaire, au devenir humain en tant qu’il est inséparable de la représentation qu’il se donne de lui-même et du réel. Ce qui lui permettra de placer la création artistique aussi haut que la politique, que la science, d’en faire un instrument de connaissance et d’invention à part entière, les interventions sont nombreuses sur le sujet dans la dernière période. Retenons ce qu’il écrit dans un document officiel du PCF : « La création artistique et littéraire est aussi précieuse que la création scientifique dont elle ouvre parfois les voies » (Comité central d’Argenteuil, 1966).

Diderot assurément n’est pas très loin. Et du point de vue de la passion de la civilisation partagée par les deux hommes, on ne peut pas ne pas évoquer la preuve de leur engagement (vocable récusé par Aragon), je veux dire la texture de l’écriture qui, chez les deux auteurs, a la réputation d’être décousue, en dialogue, d’égaler et parfois de restituer aussi, pour reprendre deux formules aragoniennes du Fou d’Elsa, « l’écoulement du devenir », « le ruissellement incontrôlable des choses ». Mais, arrêtons-nous un court instant sur leur statut social somme toute assez semblable. Il est remarquable que ni l’un ni l’autre n’échappera à une activité sociale et militante proprement écrasante.

Diderot passera près de 30 ans de sa vie à composer l’Encyclopédie. Au soir de sa vie, dans son Essai sur les règnes de Claude et de Néron, il écrit : « J’ai été forcé toute ma vie de suivre des occupations auxquelles je n’étais pas propre et de laisser de côté celles où j’étais appelé par mon goût, mon talent et quelque espérance de succès ».

Aragon, pour sa part, sera une sorte de tâcheron du journalisme et de la politique : « La vie à L’Humanité, et en général dans mon parti à cette époque, n’était ni facile ni plaisante. Il m’arrive aujourd’hui d’entendre parfois se plaindre les jeunes gens : l’expérience est incommunicable, à rien ne servirait de leur dire qu’à comparer les choses à trente ans de distance leur sort me paraît enviable. De toute façon, la plupart des écrivains considèrent le journalisme comme un obstacle à leur art, ses obligations comme desséchantes pour leur génie. Moi, je dois tout à ce stage aux travaux forcés. A leur cruauté même. Merci ». (Oeuvres romanesques croisées, tome 3, p. 280)

Le vécu social se doublera chez l’un comme l’autre de l’affirmation de la nécessité en même temps que de la noblesse du travail. Chez Diderot, cela s’exprime bien évidemment dans le projet même de L’Encyclopédie des sciences, des arts et des métiers. Ecoutons-le également vitupérer l’oisiveté et faire l’éloge du travail et du mouvement : « Les journées sont longues et les années sont courtes pour l’homme oisif : il se traîne péniblement du moment de son lever jusqu’au moment de son coucher ; l’ennui prolonge sans fin cet intervalle de douze à quinze heures, dont il compte toutes les minutes ; de jours d’ennui en jours d’ennui, est-il arrivé à la fin de l’année, il lui semble que le premier de janvier touche immédiatement au dernier de décembre, parce qu’il ne s’intercale dans cette durée aucune action qui la divise. Travaillons donc ! Le travail, entre autres avantages, a celui de raccourcir les journées et d’étendre la vie. (...) Lisons donc tant que nos yeux nous le permettront et tâchons d’être au moins les égaux de nos enfants. Plutôt s’user que se rouiller." (Oeuvres complètes, III, 333, 334).

Chez Aragon, cela donne, par exemple, « L’homme, cet être pensant, qui a inventé le travail. L’homme qui ne peut s’épanouir que lorsqu’il a fait régner la Grande loi du travail » (Le Roman terrible, Europe, 1938). Cela date de 1938, mais maintes évocations de la nécessité du travail essaiment son oeuvre. Outre cela, si le rapport privilégié du communiste Aragon - adversaire du populisme -, aux couches populaires semble aussi bien marquer sa militance que son oeuvre, ce rapport tout à fait effectif est moins connu chez Diderot.

Or, celui-ci qui dira, à Mme d’Epinay en 1767, vouloir être - « l’homme des malheureux » - se montrera sensible aux peines et aux soucis de l’ouvrier et dénoncera l’injustice d’une société où l’ouvrier est exploité. « Il y a beaucoup d’états dans la société qui excèdent de fatigue, qui épuisent promptement les forces et qui abrègent la vie, et quel que soit le salaire que vous attachiez au travail, vous n’empêcherez ni la fréquence ni la justice de la plainte de l’ouvrier. » (Oeuvres complètes, II, 430-431).

Dans une page peu connue, rédigée au lendemain de la guerre d’Indépendance américaine, il prévient contre « l’abus de la prospérité » dans les termes suivants : « Puissent ces braves Américains (...) prévenir l’accroissement énorme et l’inégale distribution de la richesse, le luxe, la mollesse, la corruption des moeurs, et pourvoir au maintien de leur liberté et à la durée de leur gouvernement ! » (Oeuvres complètes, III, p. 324-25)

Par ailleurs, notons qu’à la condamnation traditionnelle des passions succède avec les Lumières leur reconnaissance : l’être humain doit les satisfaire pour autant qu’elles ne s’opposent pas au bonheur d’autrui. La passion généralement considérée comme une faiblesse au 17e siècle est volontiers réhabilitée au 18e et regardée comme une force. Et avec Diderot, être lui-même passionné, la passion sera placée au centre : « On déclame sans fin contre les passions, écrit-il dès son premier ouvrage, on leur impute toutes les peines de l’homme, et l’on oublie qu’elles sont aussi la source de tous ses plaisirs. C’est, dans sa constitution, un élément dont on ne peut dire ni trop de bien ni trop de mal. Mais ce qui me donne de l’humeur, c’est qu’on ne les regarde jamais que du mauvais côté. On croirait faire injure à la raison, si l’on disait un mot en faveur de ses rivales. Cependant il n’y a que les passions et les grandes passions qui puissent élever l’âme aux grandes choses. Sans elles, plus de sublime, soit dans les moeurs, soit dans les ouvrages ; les beaux-arts retournent en enfance, et la vertu devient minutieuse ». (Pensées philosophiques, I)

Dans Le Salon de 1765, il écrit également sur Jean-Jacques Rousseau, l’ami perdu : « J’aime les fanatiques, non pas ceux qui vous présentent une formule absurde de croyance, et qui, vous portant un poignard à la gorge, vous crient : Signe ou meurs ! mais bien ceux qui, fortement épris de quelque goût particulier et innocent, ne voient plus rien qui lui soit comparable ; le défendent de toute leur force ; vont dans les maisons et les rues, non la lance, mais le syllogisme en arrêt, sommant et ceux qui passent et ceux qui sont arrêtés de convenir de leur absurdité, ou de la supériorité des charmes de leur Dulcinée sur toutes les créatures du monde ».

On sait pour sa part qu’Aragon sera l’homme des passions. Passion de la création, passion de l’amour, passion du communisme, une passion pas très éloignée de celle du Christ remarquablement présent dans l’oeuvre de l’auteur de La Semaine sainte, une « passion - comme l’écrit Balzac dans La Duchesse de Langeais - qui signifie à la fois souffrance et transition ». Souffrance en effet :« Et quand il croit ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix / Et quand il croit serrer son bonheur il le broie... » (La Diane Française).

Souffrance et transition : les vers qui suivent du Roman inachevé ne disent pas, semble-t-il, autre chose, l’oeuvre d’Aragon dans sa période post-stalinienne assume la passion et ses conséquences, cherche et interroge, se coltine avec la tragédie, et ce faisant, ne s’avoue jamais vaincue :

On sourira de nous pour le meilleur de l’âme
On sourira de nous d’avoir aimé la flamme
Au point d’en devenir nous-mêmes l’aliment
On sourira de nous pour notre dévouement
Quoi je me suis trompé cent mille fois de route
Vous chantez les vertus négatives du doute
Vous vantez les chemins que la prudence suit
Eh bien donc j’ai perdu ma vie et mes chaussures
Je suis dans le fossé je compte mes blessures
Je n’arriverai pas jusqu’au bout de la nuit
Qu’importe si la nuit à la fin se déchire
Et si l’aube en surgit qui la verra blanchir
Au plus noir du malheur j’entends le coq chanter
Je porte la victoire au coeur de mon désastre
Auriez-vous crevé les yeux de tous les astres
Je porte le soleil dans mon obscurité. »

S’agissant de la passion, nous pourrions également citer les dires de Rameau : « C’est au cri animal de la passion à dicter la ligne qui nous convient » ou encore « Les discours simples, les voix communes de la passion nous sont d’autant plus nécessaires que la langue sera plus monotone, aura moins d’accent. Le cri animal de l’homme passionné leur en donne ». Déclarations auxquelles répondent les vers des Poètes d’Aragon : « Je ne sais ce qui me possède / Et me pousse à dire à voix haute / Ni pour la pitié ni pour l’aide / Ni comme on avouerait ses fautes / Ce qui m’habite et qui m’obsède / Celui qui chante se torture / Quels cris en moi quel animal. »

D’une manière générale, cette passion appliquée à la civilisation, dont Ernst Robert Curtius, dans son Essai sur la France (éd. de L’aube), écrit : « Pour un Français, le mot civilisation est à la fois le palladium (objet sacré dont la possession était considérée comme un gage de sauvegarde de la cité) de son idée nationale et le garant d’une solidarité universelle (...) il s’élève jusqu’à la sphère des vérités religieuses », Aragon l’a faite sienne et la revendique hautement dans les années 30 à 50.

Auparavant, il y aura eu le surréalisme qui est, comme l’écrit Georges Ribemont-Dessaignes, dépassement du mouvement dada.

« Dada commence par nier les valeurs, en briser les supports et les vouer au pourrissement. Le Surréalisme se met en révolte ouverte contre elles, il les affirme, il les solidifie pour mieux entrer en lutte contre elles. Le surréalisme n’est pas un mouvement négatif. Il croit en tout ce qu’il affirme » (Déjà jadis).

« Vouloir réduire le surréalisme à un mouvement littéraire ou pictural, affirme pour sa part, Jean-Jacques Brochier dans L’aventure des surréalistes, même s’il a été cela aussi, serait une erreur profonde. Le surréalisme réclame le bouleversement profond de tout ». Ainsi, la passion trouve-t-elle naturellement sa place à la fois de sujet et d’objet en quelque sorte dans ce mouvement qui selon la définition qu’en donnera le Premier manifeste du surréalisme de 1924, « se propose d’exprimer le fonctionnement réel de la pensée, en dehors de tout contrôle exercé par la raison. Le surréalisme repose "notamment" sur la croyance... à la toute puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensé ». De cela, Aragon en fera le tuf ou plus exactement le principe actif de son oeuvre. Et ce, du Paysan de Paris où dans Le Discours de l’imagination on peut lire : « Tout relève de l’imagination et de l’imagination tout révèle », en passant par La Semaine sainte « le monde réel, c’est celui qu’on rêve » jusqu’à la création du concept de mentir-vrai dont il écrit dans Théâtre/Roman : « Voici venir le jour de feindre / Etre ne suffit plus à l’homme il lui faut / Etre autre Ainsi / S’exerce la souveraineté de l’esprit ».

L’intrusion d’auteur, la digression, l’imitation chez Diderot ou le collage et l’intertextualité assumée chez Aragon, le rapport à la peinture, la mise en suspicion de l’identité, la fascination pour Catherine II de Russie ou Staline auraient pu constituer d’excellents points d’ancrage d’une lecture comparée de l’oeuvre du philosophe et de celle de l’écrivain. Il en est un, semble-t-il, qui non pas cristallise tant il est vrai que l’écriture de l’un et de l’autre ne souffre aucun statisme, mais qui met en scène la passion de l’un et de l’autre, qui la met en texte selon un dessein propre à l’un et à l’autre : le désir de mouvement. Les principes philosophiques sur la matière et le mouvement rédigés en 1771 confirment le refus de tout dualisme entre matière et mouvement que Diderot avait déjà évoqué dans sa 21e pensée : « Vous voulez bien convenir avec moi, écrivait-il, que la matière existe de toute éternité, et que le mouvement lui est essentiel ». Comme le juge Yvon Belaval dans ses Etudes sur Diderot (Puf, 2003) : « Ainsi, tout en sachant que "l’esprit philosophique veut des comparaisons plus resserrées, plus strictes, plus rigoureuses ; sa marche circonspecte est ennemie du mouvement et des figures", Diderot, par tempérament, va dramatiser la pensée, la mettre en scène, lui imprimer un rythme oratoire qui n’a pas l’ample période de la méditation malebranchiste, mais qui se presse de questions, apostrophe, réplique, s’exclame, s’oppose toujours à quelqu’un. Sa forme d’expression par excellence sera le dialogue. »

Le dialogue producteur. Ecoutons de nouveau Belaval : « L’originalité de Diderot dans l’art du dialogue, c’est la passion ; ce n’est pas tant l’habilité de l’argumentation, que la manière de se jeter sur les idées et de prendre parti pour ou contre elles en romancier, en dramaturge. L’argument se change en intrigue. Où va-t-on ? Souvent, on l’ignore. On attend le coup de théâtre. Le dialoguiste semble gagné, parfois perverti, par, catins ou non, ses idées. » On pourrait ici renvoyer au contredit comme source d’invention chez Aragon mais aussi à l’affirmation d’une écriture sans plan « juste une idée de départ ». C’est avec Le Neveu de Rameau, - « ce dialogue qui éclate comme une bombe au beau milieu de la littérature française » - écrira Goethe (Lettre à Schiller, 21 décembre 1804) que Diderot atteint, cessant de s’en tenir au seul discours, à la figuration du monde. Figuration qui laissera le lecteur inquiet, le plaçant en situation en même temps de s’interroger et de s’engager. Ce « bavardage » de Diderot, ce flux discontinu dira, nous semble-t-il, à quel point le réel résiste et qu’il est par nature proprement inépuisable, irréductible à toute théorie, à toute science fût-elle à prétention politique. « On a beau dire ce que l’on voit, ce que l’on voit ne loge pas dans ce qu’on dit », écrit Michel Foucault dans Les Mots et Les Choses que cite Aragon dans Blanche ou l’Oubli. Ainsi, lorsque Diderot écrit à Grimm « je suis un hors d’oeuvre », ne veut-il pas signifier que l’oeuvre est encore à venir, répondant également par là à cette loi du vivant qui exige que « la mise à mort se fasse » pour reprendre le vers de Pasternak tiré du recueil intitulé Seconde Naissance et utilisé par Aragon qui en fera le titre de son roman de 1965. Cette mise à mort qui permettra une seconde naissance pour l’auteur des Communistes. Dernière période où Diderot n’apparaît plus dans l’oeuvre d’Aragon mais où il est, si j’ose dire, très présent.

De manière indirecte sûrement, comme dans ce titre qu’Aragon donne à un recueil de poèmes paru en 1965, Le voyage de Hollande, qui se trouve être également le titre d’un ouvrage de Diderot rédigé en 1775 et publié en 1819. « Un inconscient c’est rusé » lâche du reste l’auteur de Théâtre/Roman, précisément dans son dernier roman, diptyque bâti sur un dialogue, composé d’une écriture péripatéticienne, construite par associations, de « fil en aiguille » (expression que l’on retrouve plus de trente fois dans l’ensemble du corpus aragonien), sans plan préconçu et qui trouve son motif dans sa déambulation même, à l’image du personnage de Théâtre/Roman parcourant inlassablement les rues de Paris. L’auteur du Mouvement perpétuel écrivait dans ce qui devait être, à la demande de Breton, le premier manifeste du surréalisme, Une Vague de rêves : « Si je considère soudain le cours de ma vie, si j’oublie cet entraînement de l’esprit, et c’est facile, si je domine un peu le sens de cette vie qui me traverse, qui m’échappe, soudain... Qu’est-ce que cela signifie ? Soudain. Je n’attends rien du monde : je n’attends rien de rien. Le sens de cette vie, ah ça mais : que m’importe une découverte, et l’applicable de sa notion ? Connaître ! La pierre dans le gouffre ne connaît que son accélération, ne la connaît pas à vrai dire. » Or, c’est précisément dans la mise en texte de la perception du temps, opérée par une écriture en mouvement, que finira par se loger l’acte de connaissance chez Aragon. Dans cette transformation provoquée et effectuée, notamment durant la dernière période qui définira l’écriture créatrice comme « l’être qui entraîne le savoir au-delà de l’avoir » (Les Poètes). « La remise en question de la chose jugée » évoquée dans Théâtre/Roman ne s’accomplira que par un incessant et double mouvement de négation et d’inscription des limites. « Il n’y a vraiment d’impensable que l’idée de limite absolue », lance Aragon dans Le Paysan de Paris, à quoi répond le vers des Poètes « Honte à qui trouve sa limite à qui sa limite suffit ». Le mouvement pourrait être figuré dans Théâtre/Roman, par exemple, par la scène où un enfant caresse Marie, sa petite voisine dans un grenier : « La marche des choses, c’était de commencer le long du bas sans se presser, les doigts remontant à partir des chevilles (...). Mes mains de plus en plus lentement qui convergeaient... C’était le processionnel, toujours le même, on eût dit de toute la vie, et que cela ne changerait jamais. Mes paumes de garçon... se joignaient peu à peu, pour une prière sacrilège, sur cet endroit enfantin où il n’y a rien. » Ainsi figurée, c’est vers un point à la fois désirable et décevant, déceptif - « où il n’y a rien » - que tendrait l’écriture. Dépourvue de centre organisateur, de point focal, l’écriture apparaîtrait n’exister que par son propre mouvement. Ce qui ne signifie nullement que « l’acte d’écrire soit borné à lui-même » ainsi que le dit Aragon dans Introduction aux littératures soviétiques. Ce que figurerait le désir pour Marie, dont il faut rappeler que l’anagramme est aimer, c’est ni plus ni moins que le désir demeure désir au coeur de l’acte d’écriture, de la représentation : « Et rien rien n’a commencement ni fin / Tout n’est que la souffrance d’une faim-valle qu’aucun Pain n’apaise ». Ou encore : « Car tu n’es rien Théâtre qu’une fornication / Qui n’a point en elle sa fin Sans raison / De s’interrompre ».

La tension faite mouvement, on le voit, est première. L’expérience créatrice compte beaucoup plus que le succès en quelque sorte ; Aragon définissait la poésie dans son oeuvre poétique : « Au fond, ce qu’il lui restait à dire à ce pantin, importe peu, l’essentiel est qu’il se soit mis en marche, quitte à se casser tout de suite » ou dans Théâtre/Roman lorsqu’il avance que son projet d’écriture aura nécessité un « optimisme dément (démenti ?) ». C’est ainsi que l’on pourrait désigner l’écriture d’Aragon comme étant du devenir en acte. « J’appartiens à la grande race des torrents » écrivait déjà l’auteur du Paysan de Paris avant de donner, nous semble-t-il, une définition de son écriture qui vaudra jusqu’à la fin : « Ce mot fond dans la bouche au moment qu’elle le forme. Il en est ainsi de tout le vocabulaire de la vie, qui n’exprime point l’état mais le changement ».

Chez les matérialistes Diderot et Aragon, le mouvement est désigné comme étant indissociablement le substrat du réel et de l’écriture.

On pouvait lire dans Traité du style paru en 1928 : « Il colle au fond de la fosse une oreille habituée aux romances. Quel est ce roulement perpétuel ? Un défilé monstrueux, une troupe énorme que rien ne lasse. Ample sonorité des charrois souterrains. Les nappes fuyantes des eaux cachées passent ici où tout se confond, celui qui écoutait se relève. Il n’oubliera jamais la voix immense ».

Et comme en écho, on peut lire dans Théâtre/Roman paru en 1974 : « ...nous sommes assis à la bouche d’un cratère pour l’instant fatigué, lequel en ses profondeurs, reforme une lave encore invisible, mais dont chacun entend au fond de soi le bourdonnement sourd... ».

Une étude portant sur les ouvrages de Diderot et d’Aragon envisagés du point de vue des figures à l’oeuvre ayant trait au mouvement, au double aussi, mettrait à jour un potentiel, semble-t-il, riche en filiations. Chez Diderot, dans Le rêve de d’Alembert : « Qu’est-ce qu’un être ?... La somme d’un certain nombre de tendances... Est-ce que je puis être autre chose qu’une tendance ?... non, je vais à un terme... ». Chez Aragon, dans le Libertinage, titre dix-huitièmiste s’il en est : « Que toute démarche de mon esprit soit un pas et non une trace. »


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