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Aveugle à la réalité du monde social
Par Yvon Quiniou

Pourquoi Bernard-Henri Lévy n’est pas un grand penseur, ni un grand progressiste.

Pauvre BHL  ! À l’occasion de la sortie d’un gros recueil de divers écrits et d’un petit livre, De la guerre en philosophie, il vient de mettre en place, comme d’habitude, une batterie de promotion médiatique impressionnante  : articles sur lui ou interviews de lui dans
le Figaro, le Point (où il tient une chronique),
le Nouvel Observateur, Libération, le Monde, émissions de radio ou de télévision, etc. (à quand une affiche dans le métro  ?). Le problème est qu’il n’est pas content et qu’il le dit  : alors qu’il entend, par ces deux ouvrages, se donner enfin une stature philosophique et réaffirmer l’importance magistrale de son engagement progressiste, il se trouve qu’il ne fait pas l’unanimité sur ces points et qu’on le lui rappelle. D’où sa colère et ses rages publiques. Faut-il le plaindre comme on plaint un baudet qui s’expose aux coups  ?

Soyons clairs sur les deux points du débat  : BHL n’est ni un grand penseur ni un grand progressiste. Ayant lu la plupart de ses livres quelque peu ambitieux, à commencer par
 La barbarie à visage humain et le Testament de Dieu, ou encore l’Idéologie française, je peux dire que je n’ai retenu de lui aucun concept particulier, ni aucune vision d’ensemble dont je puisse faire usage dans mon travail de philosophe, ne fût-ce que pour les contester, comme c’est le cas, à l’opposé des idées d’un René Girard ou d’un Régis Debray  : aussitôt lu, aussitôt oublié, même quand c’est bien écrit (ce qu’il faut reconnaître). D’où ce décalage ahurissant entre une notoriété énorme et une faiblesse théorique tout aussi énorme, qui était le propre du mouvement des « nouveaux philosophes » qu’il avait lancé dans les années 1970 avec, en particulier, André Glucksmann. Quant à son prétendu progressisme, il faut le démystifier. S’appuyant sur l’idée, qui n’est pas nouvelle, qu’il y a une nature humaine marquée par un mal irréductible, il n’a cessé de se battre contre toute tentative d’améliorer substantiellement les rapports sociaux et l’humanité, qui en est inséparable, tentative dans laquelle il voit une « volonté de pureté » matrice du totalitarisme. C’est dire qu’à l’horizon de son combat politique le plus constant, il y a, bien plus que le fascisme (dont il oublie de signaler qu’il a toujours été associé au capitalisme), le marxisme, ce qu’il vient récemment d’avouer. Incapable de distinguer clairement le message politique de Marx de ce qui s’est fait en son nom au XXe siècle, il prétend qu’il mène nécessairement à « l’asservissement », ce qui constitue, j’ose le dire, une bêtise qui donne une idée de l’infini. Du coup, sa définition de la gauche, dont il se réclame (il se dit proche de Ségolène Royal) et dont il se veut désormais le héraut sinon le héros, est d’une fadeur désolante  : cette gauche accepte clairement le système capitalise et les motivations anthropologiques qui l’habitent, comme la compétition économique, la recherche du profit et le règne de l’argent, qu’il serait dangereux de vouloir abolir, et il trouve même, dans la philanthropie aux États-Unis, une bonne solution pour la redistribution des richesses (vive les dames patronnesses  !). Dans un ouvrage antérieur, La Gauche à la renverse, où il évoque les marqueurs de la gauche selon lui, la question sociale est quasiment absente et il avoue d’ailleurs qu’elle lui est largement « indifférente ». D’où une définition curieuse du programme qu’il propose aux socialistes  : une gauche antitotalitaire, antifasciste et anticolonialiste. Définition curieuse puisque le totalitarisme, au sens où il l’entend, a disparu pour l’essentiel (la question de la Chine est autrement complexe), comme le fascisme. Le colonialisme politique, lui non plus, n’est pas vraiment d’actualité  : il a été remplacé par un néocolonialisme économique qui tient à la domination du libéralisme sur l’ensemble de la planète, qui ne le scandalise pas outre mesure.

BHL ne veut donc pas voir la réalité de notre monde social en face et le comprendre avec les concepts qui seuls conviennent, comme ceux de l’exploitation, de l’oppression, de la domination et de l’aliénation, comme il ne veut pas se battre pour une politique égalitaire de justice sociale et d’émancipation collective aussi bien qu’individuelle. Il préfère les combats lointains (Bosnie, Afghanistan, etc.) pour des causes qui ne sont pas toujours claires, où il est fréquemment seul et donc en vedette (une caméra n’est jamais loin), et il ne supporte pas, par exemple, le retour en force de « l’hypothèse communiste » chez les philosophes, nouveau démon qui nous menacerait. Je ne peux m’empêcher de déceler, derrière tout cela, un réel manque de courage politique et intellectuel, et de me dire qu’on a raison, finalement, de crier « haro sur le baudet » !

Article paru dans l’Humanité du 26 février 2010


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