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Aliénation (s) et émancipation (s) : obstacles et potentialités pour un libre développement humain
Guy Carassus a lu le dernier ouvrage d’Yvon Quiniou, Les chemins difficiles de l’émancipation

C’est une véritable gageure qu’a relevée Yvon Quiniou avec son nouveau livre, intitulé « Les difficiles chemins de l’émancipation. Réponse à Marcel Gauchet et quelques autres ». Sur un sujet perdu de vue par nombre de nos contemporains, philosophes en tête, asphyxiés que nous sommes par une logorrhée permanente qui vise à l’enfermement des esprits dans le carcan de l’ordre libéral, l’auteur parvient à nous rendre clairs les obstacles de toutes sortes qui pèsent sur les possibilités concrètes d’émancipations individuelles et collectives.

Il le fait en s’appuyant sur la pensée de Marx tout en donnant à cette réflexion des prolongements personnels et en procédant à des ouvertures originales.

S’émanciper des aliénations individuelles et collectives

C’est ainsi qu’il faut souligner l’enracinement de sa réflexion sur l’émancipation dans un concept tout aussi peu pratiqué - si ce n’est plus - qui est celui d’aliénation. Sans entrer dans le détail de son propos, l’aliénation est ce qui interdit aux individus contemporains d’accéder, de façon diversifiée, aux potentialités de développement humain qu’exigeraient leurs besoins et que permettraient leurs capacités et aptitudes. Les causes en sont multiples – collectives et individuelles- mais l’auteur, rappelle que l’exploitation pratiquée dans le travail en régime capitaliste en est une des principales sources. Pas la seule, puisqu’il met en lumière - après Freud et ses héritiers - le rôle négatif que peut jouer le psychisme humain dans des attitudes comme « la soumission à l’autorité » ou « l’agressivité » envers l’autre, en relation avec des processus psychiques tels que le respect des interdits parentaux ou encore la réponse aux frustrations vécues dans l’enfance.

Les chemins de l’émancipation

Cette dimension psychique vient enrichir la compréhension socio-économique de l’aliénation que l’on privilégie généralement. Mais sa démarche exploratoire ne s’en tient pas là. Elle aborde les voies que devront emprunter les luttes émancipatrices pour venir à bout des multiples aliénations générées par nos sociétés.

Cela le conduit à préciser quelques points cruciaux qui peuvent apparaître, au premier abord, éloignés de cette perspective comme la question de l’hégémonie culturelle [1]. C’est ainsi qu’Yvon Quiniou trouve une inspiration gramscienne lorsqu’il indique que le dépassement des aliénations multiples, celles issues des conditionnements psycho-sociaux comme celles provenant de la sphère sociaux-économique, passe par une pratique intellectuel, éducative et culturelle qui oppose une contre-culture à l’hégémonie de la classe dominante : « l’émancipation -écrit-il- passe par (…) la formation en chaque homme d’un esprit critique lui permettant de participer activement à la production de l’histoire du monde et d’être à soi même son propre guide ».

Dans ce parcours qui revisite le concepts d’aliénation comme celui d’émancipation, en détaillant les domaines où elle doit s’exercer prioritairement comme les chemins possibles qu’elle se devrait d’emprunter, - nous n’avons traité ici que d’une infime partie du contenu abordé par l’ouvrage en laissant au lecteur/trice la possibilité de découvrir d’autres dimensions historiques et anthropologiques — l’auteur revient sur des questions cruciales qui font débat au sein de celles et ceux que cette perspective agite. Voici un rapide éclairage sur quelques unes d’entre elles pour en signifier, à mes yeux, l’intérêt [2].

Essence humaine ou nature humaine ?

Une des toutes premières abordée dans ce livre est celle d’un présupposé à l’être humain qui en définirait une nature ou une essence, c’est selon. Nous savons que pour Marx « l’essence humaine est l’ensemble des rapports sociaux » qui se forgent dans une histoire de classe où s’aliènent les potentialités de développement humain. Mais qu’elle est le « matériau » où résident ces potentialités d’émancipations ? Dans les seuls rapports sociaux historiques ou bien n’y a-t-il pas dans la corporéité des individus, dotés d’un certain nombre de facultés et de capacités non réalisées, une autre base ? L’auteur répond – en partie contre le philosophe Lucien Sève - qu’il faut prendre en compte les deux au motif ultime qu’il ne saurait y avoir une explication pleinement matérialiste s’il n’existait une base naturelle aux côtés de la dimension historique. Il va sans dire que l’homme et la femme, pour être, ne peuvent se passer de leur nature biologique mais ne peut-on penser que ce qui relève d’un processus d’humanisation – d’un devenir humain et civilisationnel, et donc pas seulement animal, bien que les deux soient inséparables et inter-agissent sur le long terme – relève essentiellement des besoins évolutifs qui naissent dans les activités productives et que la clef pour répondre pleinement à ses besoins réside non moins essentiellement dans le type de rapports sociaux – d’exploitation et de domination ou pas – qui prévalent ? Pour ma part, j’aurais tendance à privilégier ce dernier aspect qui présente l’avantage de donner prise à l’action humaine immédiate et quotidien. Marx n’écrivait-il pas que la véritable nature humaine, c’est l’histoire ? Mais il est vrai que la question de comment maîtriser sa propre histoire reste entière...

Dépérissement de l’État ou restauration de son rôle ?

Une des questions posées par les conditions politiques de l’émancipation est indubitablement celle du rôle de l’État. A cet égard, on a en tête l’anticipation marxienne qui voue l’État de classe à dépérir dans le cadre d’un processus où la domination qu’il exerçait sur la société, pour le compte de la bourgeoisie, est renversée et où tout ce qui relevait de l’administration des choses est assumée par les populations elles-mêmes. On sait également que dans les régimes socialistes il n’en est rien été, tout au contraire, puisque étatisation et bureaucratisation ont fini par se conjuguer pour conduire à la faillite du système. Pour autant, Yvon Quiniou qui a à l’esprit tous ces aspects, s’appuie sur les indéniables actions positives, comme la planification ou les nationalisations qui ont été prises dans une période historique particulière et dans certains pays, pour préconiser une restauration du rôle de l’État qui s’inspire de ces mesures, plutôt que son dépérissement. Si on peut souhaiter que, dans un proche avenir, l’État joue un rôle pareil, je suis d’avis que la perspective qui doit s’afficher pour affirmer une visée émancipatrice est l’autogestion, appliquée à toute la société ? En son temps, Henri Lefebvre et le groupe de Navarrenx [3] avaient réfléchi aux moyens de faire de l’autogestion un droit qui soit l’épine dorsale d’une nouvelle citoyenneté, constitutive d’un nouveau contrat social. Ils y stipulaient l’acquisition de droits nouveaux pour que les citoyens élaborent des réponses partagées aux besoins et aux défis qu’ils rencontrent, dans une confrontation démocratique entre eux et avec l’État qui devient ainsi une entité avec laquelle ils peuvent contractualiser une réponse à égalité de position. Ce faisant, l’autogestion devient pour les citoyens un processus d’appropriation dans lequel des fonctions et des prérogatives étatiques essentielles dépérissent par l’irruption citoyenne au cœur du « plus froid des monstres froids » (F. Nietzsche).

La place du travail dans l’émancipation ?

Tout en rappelant l’intérêt le plus vif que j’ai pris à la lecture de cet ouvrage, je voudrais faire mention d’un regret à propos d’un sujet partiellement présent mais insuffisamment et incomplètement traité à mon gré. Il s’agit de la question du travail en tant que domaine éligible à l’émancipation. Bien identifiée dans la partie qui traite des terrains de l’aliénation (exploitation), elle n’est plus présente lorsqu’il s’agit de traiter les voies neuves de l’émancipation à parcourir. Or, il me semble que les activités productives demeurent plus que jamais un lieu spécifique fondamental où s’élabore le monde des hommes, où se façonnent des caractéristiques du développement des individus eux-mêmes, au travers de rapports sociaux qui sont majoritairement d’exploitation, de domination et d’aliénation [4]. Il y a donc là, à mon sens, un enjeu prioritaire pour les luttes émancipatrices inscrites dans le prolongement d’une pensée marxienne qui fait de l’appropriation individuelle et collective des moyens de production – où résident une part des capacités humaines collectives extériorisées et objectivées dans des outils et des technologies – sous des formes les plus diverses, comme du dépassement et de la transformation des rapports sociaux capitalistes, les vecteurs d’un développement humain multilatéral. A l’heure où le travail est bouleversé par l’automation sous la férule de formules algorithmiques qui tendent à accroître la dépossession de l’outil de travail et de ses finalités, à l’heure où un néo-management tend à s’imposer dans les entreprises publiques et privées pour mobiliser et conformer les esprits en faveur de l’augmentation de la productivité et de la rentabilité, n’y a-t-il pas une forme d’urgence à réinventer les chemins des possibles émancipateurs dans le monde du travail ?

Pour terminer ces remarques, je soulignerai et je partagerai ici la conclusion d’Yvon Quiniou qui appelle à « renoncer à faire de l’émancipation un concept totalisant », pour privilégier une dimension de « catégorie réflexive ou d’idée régulatrice devant guider l’action politique ». J’ajouterai sans jamais en rabattre sur les objectifs de libre développement qu’elle met en perspective en toutes circonstances.

Yvon Quiniou : Les difficiles chemins de l’émancipation. Réponse à Marcel Gauchet et quelques autres., éditions Kimé, avril 2017.

Notes :

[1] Sur cette question de l’hégémonie culturelle, on pourra lire avec intérêt le livre récent qui l’aborde comme l’un des sujets central d’une controverse théorico-politique entre trois philosophes majeurs que sont Ernest Laclau, Judith Buttler et Slavoj Zizek, intitulé « Après l’émancipation. Trois voix pour repenser la gauche », paru aux éditions du Seuil.

[2] Je laisse de côté une importante question qui a trait aux relations entre communisme et morale, c’est-à-dire à une réflexion sur une nécessaire pensée normative en politique que Yvon Quiniou identifie chez Marx et traite en profondeur, notamment dans un ouvrage intitulé « L’ambition morale de la politique : Changer l’homme ? » paru chez L’Harmattan.

[3] Du contrat de citoyenneté, Henri Lefebvre et le groupe de Navarrenx, Éditions Syllepse, 1991.

[4] Voir l’article d’Emmanuel Renault, intitulé « Émanciper le travail : une utopie périmée ? » paru dans un ouvrage collectif « S’émanciper, oui mais de quoi ? » aux éditions La Découverte, MAUSS.


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