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Actualité de Tolstoï
Lucien Wasselin a lu Dix ans avec Tolstoï de Victor Lebrun

JPEG Qui ne connaît Léon Tolstoï ? Qui n’a lu Guerre et Paix ou Anna Karénine ? Tout le monde, ou presque, sait la mort tragique du romancier dans la gare d’Astapovo… Et certains adhèrent à la notion d’anarchisme chrétien pour le caractériser… Un ouvrage vient de paraître qui permet au lecteur de se faire une idée précise : "Dix ans avec Tolstoï" de Victor Lebrun.

Victor Lebrun fut le secrétaire de Léon Tolstoï pendant une dizaine d’années. Il est né en 1882 et à l’âge de 5 ans sa mère l’emmène au Turkestan russe où son père, ingénieur, participait à la construction du chemin de fer transcaspien. Il va passer son enfance en Russie où il apprend le russe et fait ses études. Il commence par correspondre avec Tolstoï, finit par se rendre à l’improviste à Iasnaïa Poliana avant de devenir le secrétaire particulier (à titre bénévole) de l’écrivain. Après la mort de Tolstoï, il écrira ses mémoires qui resteront longtemps inédits puisqu’il s’agit aujourd’hui avec ce volume de la première édition… Jacques Ibanès, connu comme chanteur et comme critique, apprend l’existence de Victor Lebrun qui vit alors au Puy-Sainte-Réparade (où Ibanès a passé son enfance), en 1978. Il demande à un ami de lui ménager un rendez-vous. Et Lebrun lui remet le manuscrit de ses souvenirs sur Léon Tolstoï en lui disant : "Mon plus grand désir, ce serait qu’ils soient un jour publiés. Alors, si vous pouvez faire quelque chose…"

C’est donc un document important qui voit enfin le jour, puisque un témoin, qui a connu Tolstoï, qui a travaillé avec lui, parle. Un témoin certes traversé par une grande empathie car il considère Tolstoï comme son maître ; les expressions sont nombreuses qui désignent le rapport qui unit l’auteur au romancier russe : "mon maître", "le grand penseur", "le grand maître"…, mais c’est toujours argumenté et frappé du coin de la vérité. D’ailleurs Lebrun écrit : "Ce qui surtout m’unissait à mon maître, c’était le même besoin d’étude et d’analyse". Seront examinés quatre aspects de Tolstoï que présente le livre de Lebrun pour leur actualité ou pour les précisions apportées à la connaissance de l’homme et de son œuvre : le goût du travail manuel de Tolstoï et son sens du partage, sa pensée, sa façon de travailler et sa fin et les raisons avancées par Lebrun…

Le goût manifesté par Tolstoï pour le travail des champs est daté historiquement et s’explique par l’état des forces productives à l’époque en Russie et par ses origines sociales qu’il ne remet en question que jusqu’à un certain point. Mais ce goût avéré et vérifié par les observateurs de l’époque témoigne aussi d’une remise en cause de la division du travail. Certes, il ne faut pas faire de Tolstoï un marxiste (ce qu’il n’a jamais été) ; mais ce point précis peut faire penser à Kropotkine, qui, sans pousser la comparaison trop loin, comme Tolstoï, est d’extraction noble et issu d’une famille de propriétaires terriens… On peut relever dans les souvenirs de Lebrun de nombreuses occurrences qui mettent en évidence cette remise en cause mais ce goût pour le travail des champs s’explique aussi par des raisons morales : "… cependant l’obligation pour chacun de prendre sa part personnelle dans les plus durs travaux, indispensables à notre existence, est une des bases essentielles de la doctrine morale du grand maître" (p 139). Les politiciens actuels feraient bien de méditer cette pensée, eux qui défendent la division sociale du travail et fixent le taux horaire du Smic et l’indemnisation du chômage à des montants dérisoires…

Si le sens du partage est aussi avéré, la pensée de Tolstoï reste tributaire de son époque. Pouvait-il en être autrement ? Il est difficile de répondre à cette question même si Marx vécut de 1818 à 1883 alors que Léon Tolstoï mourut en 1910 : il avait alors eu le temps de connaître les écrits de Marx mais Victor Lebrun fait dire à son maître (p 146) : "Pour les matérialistes, Dieu, c’est la matière, quoique ceci soit tout à fait erroné". On comprend alors que Tolstoï invoquait des raisons morales pour justifier tel ou tel aspect de sa pensée. Dieu est donc une hypothèse dont il ne se passe pas : Dieu, selon Lebrun, occupe dans la pensée de Tolstoï "la même place que dans le concept des savants occupait la matière". Ce qui n’empêchera pas Léon Tolstoï de s’opposer à l’église orthodoxe en tant qu’institution et d’être excommunié par cette dernière… On pourrait peut-être affirmer que ce qui caractérise le mieux Tolstoï, c’est son humanisme plutôt qu’un succédané de l’anarchisme. Et Victor Lebrun de tenir ces propos qui s’appliquent parfaitement au temps que nous vivons : "Et toute la science contemporaine était soigneusement accommodée de manière à empêcher le genre humain de voir clair. Toute l’instruction, religieuse, historique, politique et économique, ne poursuivait qu’un seul but : tromper, effrayer et embobiner le travailleur, pour pouvoir le voler avec la moindre dépense de travail et de capital" (p 182). Il suffit de réécrire la phrase au présent de l’indicatif !

Quant à la façon de travailler de l’écrivain Tolstoï, le chapitre 4, intitulé "Le secrétariat" est d’une clarté remarquable. La journée est consacrée, outre les exigences de la vie normale de tout être humain, à deux choses : le travail manuel (qui a déjà été abordé) et le travail intellectuel. Ce dernier donne lieu à plusieurs points de vue : la correspondance, le travail d’auteur (réflexion et écriture), la correction des épreuves, les lectures… Il n’est pas exagéré d’affirmer que Tolstoï était un monstre de travail. Rien que sa correspondance donne une idée : il recevait jusqu’à une quinzaine de lettres par jour. Et s’il répondait lui-même à un nombre restreint de lettres, il chargeait ses collaborateurs de répondre à quelques autres. Mais toutes étaient classées… et étaient lues attentivement par le destinataire. En ce qui concerne le travail d’auteur, une phrase de Victor Lebrun résume parfaitement la situation : "Le maître corrigeait et refaisait ses écrits un nombre de fois incalculable". Il en donne un exemple détaillé avec un article consacré aux thèses des géorgistes [1] américains : d’un article primitivement de la taille d’une main consacré aux "dix commandements géorgiens" Tolstoï passe à une étude précise sur "la propriété foncière en Russie et sur l’unique moyen de résoudre le problème de la distribution des terres" (p 120-121). Autre remarque de Lebrun dans la partie "Les épreuves d’imprimerie" de ce chapitre : "Ainsi, presque octogénaire, Tolstoï passait journellement de six à sept heures devant sa table à écrire" (p 127).

Enfin, quant à la disparition de Tolstoï, Victor Lebrun se livre dans le chapitre 6 à une analyse implacable des relations entre le romancier et son épouse Sophie Bers. Il est très dur pour cette dernière : "Née et élevée à la cour, Sophie Bers, comme tous dans ce milieu, était tout à fait dénuée des hauts instincts humains. Elle n’éprouvait pas le moindre besoin d’analyser l’ordre social qui la plaçait tout en haut de la pyramide, ni de sympathiser avec le peuple indigent" (p 183). Faut-il le rappeler, Tolstoï était lui-même un pur produit de cette fraction de classe. Mais contrairement à son épouse il était insatisfait de l’ordre établi. D’où sa "naissance spirituelle" qu’on peut dater de la fin des années 1860 (la nuit d’Arzamas). Deux conceptions du monde s’affrontent désormais car Léon Tolstoï est devenu un moraliste qui s’interroge sur le sens de la vie alors que son épouse reste figée dans ses convictions aristocratiques. D’où la crise finale et le dénouement fatal que tout le monde connaît. Ce qui en ressort : le côté âpre au gain de Sophie Bers et des enfants du couple qu’elle a pu convaincre et le côté désintéressé, idéaliste ou révolutionnaire (c’est selon) de Tolstoï. Ce chapitre est sans doute le plus émouvant des mémoires de Victor Lebrun…

°°°

Il faut lire "Dix ans avec Tolstoï" pour ce que ce livre révèle de la personnalité de l’auteur d’Anna Karénine mais aussi pour l’actualité de certains des propos qui sont tenus par Victor Lebrun. À l’heure où les tenants du libéralisme économique qui nous gouvernent nous prêchent la résignation et exigent toujours plus de sacrifice des mêmes, Tolstoï montre qu’une autre voie est nécessaire tout en en cherchant les moyens. Sans doute faut-il une révolution politique, mais elle n’aura pas lieu, semblent affirmer Léon Tolstoï et, après lui, Victor Lebrun, sans une révolution intérieure. "Rien n’est jamais acquis à l’homme" dit le poète. Alors, à nous d’être vigilants si nous voulons que le monde change…

Victor Lebrun, Dix ans avec Tolstoï. Édition établie, annotée et présentée par Jacques Ibanès. Le Cherche Midi éditeur (collection Documents). 240 pages, 17 €. (Avec des lettres inédites de Léon Tolstoï).

Notes :

[1] Henry George (1839-1897). Économiste américain dont les thèses ne sont pas présentées ni discutées ici. Cet exemple est donné pour ce qu’il révèle de la façon de travailler de Tolstoï… Marx était hostile à la pensée de George parce qu’elle était inefficace car ne touchant pas à la propriété privée des moyens de production et d’échange.


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