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A propos du soviétisme : " La fin de l’homme rouge " de Svetlana Alexievitch
Par Valère Staraselski

Il y a des livres qu’il vaut mieux ne pas manquer. La fin de l’homme rouge ou le temps de désenchantement de Svetlana Alexievitch est de ceux-là. Son sujet : la vie en URSS, la fin de celle-ci, les vingt-ans qui ont suivi. Sa méthode : des paroles de témoins recueillis au magnétophone et retranscris comme autant de confessions. Le résultat : un ouvrage qui dénude comme rarement cela a été fait la réalité soviétique et post-soviétique.

Un ouvrier qui se définit comme « l’un des imbéciles qui ont pris la défense d’Eltsine » en août 1991, déclare en 1997 : « Rien qu’en disant qu’il fallait retirer ses privilèges à la nomenklatura, il s’était fait des millions de partisans. J’étais prêt à prendre un fusil pour tirer sur les communistes. Ça m’avait convaincu… On ne comprenait pas ce qu’on allait nous donner en échange. Ce qu’on allait nous refiler. On s’est fait avoir dans les grandes largeurs !... C’est une catastrophe… Bon, qu’est ce qu’on voulait ? Un socialisme plus doux, plus humain… Et qu’est ce qu’on a ? Le capitalisme sauvage ». Une autre dira, résumant un sentiment qui sans doute explique Poutine : « On nous a tout volé ! Dire qu’ils ont flanqué un pays pareil dans le trou des cabinets ! »

En Union soviétique, les dirigeants d’alors étaient bien le reflet du peuple. « Les esclaves de Staline. Pauvre gourde ! », s’exclame un vieux militant. « Je n’étais pas un esclave ! Pas du tout ! ». Un autre, bourreau et tortionnaire, condamné à huit ans de camp, reprendra son même travail à son retour. Aucun des nostalgiques dont certains ont eu à souffrir du régime ne masquent le martyr infligé aux paysans, l’horreur de la délation, de l’arbitraire. « D’un côté, le pouvoir broyait les êtres humains, mais d’un autre côté, les gens ne se faisaient pas de cadeaux entre eux. Ils ne demandaient que ça », relate une femme.

En pleine nuit dans un appartement communautaire, on arrête une mère d’une très jeune enfant. A Ania, une amie célibataire et sans enfant, elle lui crie qu’elle lui confie sa fille. Après dix sept ans de camp, elle retrouve sa fille et son amie qui est devenue maman Ania. Vient le temps de l’ouverture des archives. Elle consulte son dossier et découvre qu’elle doit ses dix sept ans de camp à maman Ania. Elle rentre chez elle et se pend.

On comprend que l’URSS n’a pu exister que sous tension : « Notre État a toujours fonctionné sous le régime de la mobilisation, dès les premiers jours. Il n’était pas conçu pour la paix… ». Ce témoin continue : « Ce n’est pas Staline qui a inventé ça. Trotsky aussi était prêt à jeter les gens dans la fournaise de la révolution mondiale à tour de bras comme les autres. A éduquer en fusillant. Ils étaient tous des hommes de guerre… ». Cette mise sous tension d’un peuple entier a servi de moteur à ce grand pays. Jusqu’au jour où… Ce slogan bolchevique sur les portes du camp de Solovski : « Nous mènerons d’une main de fer l’humanité vers le bonheur ».

Ce livre magistral restitue à la fois la fin d’une séquence historique marquée par une volonté totalisante et criminelle et en même temps l’actuelle aspiration à vivre selon les principes de la dignité humaine. Ce qui fonde toujours le projet des communistes.

La fin de l’homme rouge ou le temps de désenchantement de Svetlana Alexievitch. Actes Sud, pp 542, 24,80€ TTC.


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