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"A l’heure du tout-message, c’est souvent l’émotionnel qui l’emporte"
Un entretien avec Jean-Claude Monod

Messages et démocratie. Jean-Claude Monod ne propose pas de thèses définitives. En revanche, il pose de bonnes questions et entraîne son lecteur sur des chemins inattendus. Dans un ouvrage récent, Qu’est-ce qu’un chef en démocratie ? (Seuil, 2012), il replaçait ainsi la notion d’autorité en perspective avec celle de démocratie, montrant que l’autoritarisme ne se désamorce pas par le déni d’autorité mais, précisément, par une réflexion sereine sur les moyens d’une « circulation du charisme » au sein de la société. Dans cet effort intellectuel, l’auteur s’appuyait sur l’héritage de Max Weber, pour qui le charisme d’un chef peut contribuer à prémunir la politique contre ses détournements bureaucratiques ou technocratiques. S’il investit cette fois le champ des technologies de la communication et des nouveaux médias, il y est toujours question du politique et de la démocratie. Et, là aussi, le philosophe nous aide à prendre de la hauteur. Face à l’accélération des échanges et à la prolifération des messages, il rappelle en substance que la démocratie ne peut être confondue avec le réseau et que la délibération publique a besoin de lenteur.

Les philosophes qui s’intéressent à Internet et aux réseaux sociaux sont plutôt rares, à la différence des sociologues. À quoi cela est-il dû, selon vous ?

Je pense que cela tient au fait que ce sont des questions d’actualité, ancrées dans le présent immédiat, qui ont une dimension technique et qui peuvent aussi passer pour superficielles, pour des modes. Les philosophes aiment avoir une certaine profondeur de champ et disposer d’un corpus de grands textes. Mais on peut construire cette distance et ce corpus. Platon s’intéressait bien déjà à la technique de diffusion de la pensée, à travers l’écriture. Celle-ci est comprise comme instrument à part entière et pharmakon, qui signifie à la fois, en grec, remède et poison. L’écriture est un remède en ce qu’elle pallie les limites de la mémoire, permet de résister à l’oubli. Et elle est poison au sens où, justement, elle risque d’atrophier les mêmes facultés intellectuelles de mémorisation  : l’esprit, sachant qu’il peut compter sur ce qui a été consigné par écrit, s’exercera moins à retenir les informations. De nos jours, le sujet des technologies de communication est investi par des penseurs comme Bernard Stiegler ou Michel Serres. Mais il est vrai que, de façon générale, les philosophes penchent souvent du côté d’une certaine technophobie, liée à une peur de la vitesse de transformation de ces nouvelles technologies.

Vous expliquez, dans votre dernier ouvrage [1], que notre frénésie de communication par Internet se paie d’une difficulté croissante à entrer dans une communication authentique avec autrui. Cette analyse ne fait-elle pas pencher la balance du côté de la technophobie que vous dénoncez par ailleurs ?

J’essaie de me tenir à distance de la technophobie, mais aussi de tout discours béat. C’était déjà la position du philosophe allemand Hans Blumenberg  : éviter l’alternance de fascination et de rejet apocalyptique de la technique. Sur le plan des possibilités de communication, les progrès induits par Internet sont indéniables. La vraie question, c’est celle de la profondeur de ces communications. On nous invite à considérer nos contacts sur Facebook comme des amis. C’est symptomatique de notre entrée dans un régime de communication et de relation sociale marqué par une hausse exponentielle de nos contacts, de leur fréquence, et en même temps, par une certaine difficulté à installer un échange symbolique un peu consistant. Les psychologues qui travaillent sur les addictions suscitées par les usages des nouveaux médias insistent sur un phénomène : la peur de manquer quelque chose qui se produirait ailleurs que là où l’on se trouve. C’est cette peur qui conduit à regarder constamment son portable, ses e-mails, à ne jamais être vraiment présent à l’autre.

Vous évoquez l’ère du « tout-message » comme celle d’une « dématérialisation de la présence ». Cette « dématérialisation » a-t-elle à voir, dans votre approche, avec « l’économie de l’immatériel » sur laquelle les tenants du capitalisme global ont misé à l’entrée dans le XXIe siècle  ?

Cette « dématérialisation » est liée à une évolution du mode de production. « L’économie de l’immatériel » a énormément gagné de terrain. C’est un secteur de plus en plus décisif dans la création de valeur ajoutée. En même temps, derrière la prise en compte de cette évolution, réelle, il y a parfois aussi une tentative de ringardiser injustement la production de biens matériels. Certains chantres de « l’économie de l’immatériel » rejoignent ainsi le discours béat sur les technologies de l’information et de la communication, que l’on entend dans différents secteurs de la société.

Vous faites remarquer aussi qu’avec la prolifération d’une communication « largement médiatisée par des canaux technologiques et commerciaux », il devient plus difficile de « capter l’écoute, l’attention, le regard d’autrui ». Mais ces canaux dont vous parlez ne font-ils pas simplement qu’amplifier un phénomène de zapping inhérent à la société de consommation et, derrière elle, au capitalisme ?

Disons que le zapping actuel est la conséquence d’un modèle technico-économique. C’est difficile de faire la part de ce qui relève du capitalisme, comme système économique, et de ce qui relève des changements technologiques eux-mêmes. Jean Baudrillard, l’auteur de la Société de consommation (1970), analysait déjà ce phénomène où un contenu de communication devient quasiment indifférent et où c’est la production de flux, de signes, qui importe. Il parlait d’ailleurs d’une « économie-signe », pour désigner ce renouvellement permanent qui est la condition d’accroche du consommateur. Sa réflexion était formulée par rapport à la télévision. Mais elle est toujours valable à l’ère de l’Internet. Reste les possibilités, réelles, de détourner les nouveaux médias, de les dévier de la sollicitation commerciale pour les orienter vers d’autres formes d’échange. On peut toujours détourner dans un sens libertaire une technique libérale tournée vers la sollicitation permanente des individus par une économie capitaliste qui a besoin de renouveler en permanence les marchandises.

"Attention à ne pas alimenter l’idée qu’on pourrait se passer de toute représentation politique. Il y a une importance du moment de délégation, de délibération, d’échange des raisons et de décision, moment qui suppose une déconnexion par rapport au groupe, à l’actualité, au moment présent. La démocratie appelle aussi une certaine lenteur."

Pensez-vous vraiment que cette dimension soit toujours opérante aujourd’hui, à l’heure de ce que vous appelez le «  tout-message  »  ? Plus précisément, n’assiste-t-on pas à un certain épuisement du discours sur le renforcement 
de la démocratie par les réseaux sociaux  ?

On commence effectivement à voir les limites d’Internet. Les printemps arabes en ont fourni une illustration très claire. D’un côté, Internet et les réseaux sociaux déstabilisent les formes verticales de pouvoir, l’État répressif classique. De l’autre, ils ne remplacent absolument pas les formes traditionnelles de l’organisation politique. Il y a aujourd’hui tout un discours sur le caractère soi-disant archaïque de la « forme parti » – et sans doute faut-il chercher des formes de construction de collectifs moins centralisées, moins pyramidales que par le passé. Mais on a vu qu’au lendemain des révolutions tunisienne et égyptienne, ce sont les forces les mieux structurées qui ont occupé le vide, à savoir les partis islamistes. On a oublié un peu vite qu’il y a une lourdeur du politique, qui appelle une prise en charge particulière. La démocratie en réseau a pu véhiculer l’illusion qu’on réglait la question de la gestion publique. Du coup, celle-ci tombe aux mains des intégrismes et des autoritarismes en tout genre. Pour moi, la question cruciale, c’est celle des liens positifs et négatifs entre l’ère des messages numériques et les transformations de la démocratie. Au-delà des périodes révolutionnaires, se servir des nouveaux outils de communication pour améliorer le lien entre les représentants et les représentés est évidemment une excellente chose. Mais attention à ne pas alimenter l’idée qu’on pourrait se passer de toute représentation politique. Sans quoi on désarme la démocratie face aux autoritarismes. Il y a une importance du moment de délégation, de délibération, d’échange des raisons et de décision, moment qui suppose une déconnexion par rapport au groupe, à l’actualité, au moment présent. La démocratie appelle aussi une certaine lenteur.

Vous soulignez que la dispersion de l’attention qui résulte de l’envahissement de notre quotidien pas des messages de diverses natures complique « l’incrustation » de connaissances dans notre cerveau. Le « tout-message » annonce-t-il une « société sans mémoire »  ?

Des travaux de psychologie et de neurosciences pointent que l’effet d’Internet est à la fois le développement de la mémoire immédiate et une perte de la faculté de mémorisation à long terme. Je confronte cela à des réflexions très anciennes. Foucault a bien étudié les exercices mentaux que pratiquaient les sages stoïciens et qui consistaient effectivement en l’incrustation de maximes, de pensées. Cet héritage est à actualiser, en un certain sens. Il faut apprendre à se déconnecter, à ne pas constamment cliquer d’un lien vers l’autre. La mémoire individuelle est une gymnastique. Au niveau collectif, je ne sais pas si l’on peut repérer une évolution vers une « société sans mémoire ». J’observe qu’il y a de la part des pouvoirs publics et de la société une fièvre de commémoration telle qu’on ne sait plus à quelle mémoire se vouer. Il est possible que ce soit là la conséquence paradoxale d’une perte en mémoire collective : au fond, plus nous nous laissons enfermer dans une espèce de présentisme, plus nous cherchons à nous raccrocher à des pans de mémoire.

Vous évoquez dans votre livre les deux philosophes qui se réclament de « l’idée communiste », Badiou et Zizek, en soulignant qu’ils puisent une part de leur inspiration chez saint Paul, ce « messager de l’universel » aux yeux duquel toute identité et toute différence s’annulent…

En effet, ma réflexion sur les notions de message et de messager m’a amené à m’interroger sur les raisons de l’actuel regain d’intérêt, de la part de penseurs qui se revendiquent athées, pour l’universalisme dont saint Paul est le messager, dans la Bible. Ce message de saint Paul, c’est que la résurrection du Christ, qui constitue « la Vérité » des chrétiens, rend indifférente l’appartenance à telle ou telle communauté. C’est un universel de traversée des différences.

"Il y a une forme de violence dans le fait de déclarer nuls tous les attachements communautaires qui préexistent au « nouveau sujet » universel."

Cet universel sans substance, sans contenu particulier, peut-il être invoqué en résistance à la frénésie des « réseaux sociaux » qui invitent les individus à s’agglutiner en fonction de leurs affinités du moment tout en affichant leur « différence » ? Ou bien pensez-vous que cet universel abstrait est soluble dans l’idéologie de la société-réseau  ?

Badiou le reprend à saint Paul pour caractériser « l’Idée communiste ». Mais il y a une forme de violence dans le fait de déclarer nuls tous les attachements communautaires qui préexistent au « nouveau sujet » universel. Personnellement, cette violence assumée me pose problème, même si elle est rhétorique. Mais là où je rejoins Badiou, c’est dans sa volonté de rappeler qu’il y a un certain nombre de « vérités », de principes non négociables. Aujourd’hui, alors même que nous observons des poussées identitaires, des crispations sur telle ou telle différence, un relativisme destructeur s’installe au niveau de la production de savoir. C’est un effet de la communication tous azimuts. À l’heure du « tout-message », c’est souvent l’émotionnel qui l’emporte sur le travail de la preuve, de l’argument. Il suffit de lire les commentaires d’articles sur Internet. Beaucoup de personnes ne semblent plus vouloir faire l’effort de fonder leur avis sur l’examen patient des faits. C’est toute une culture scientifique qui est ébranlée, avec l’idée que tous les points de vue se valent, comme si aucune autorité fondée sur un travail ou une compétence spécifique ne devait compter face à « l’avis » immédiat de l’internaute.

À côté de la montée en puissance d’une écriture de l’émotionnel, vous pointez aussi et surtout la réduction du message à l’information et à la commande… Bref, une écriture réduite à sa fonction utilitaire. Comment cette réduction affecte-t-elle la démocratie  ?

Aujourd’hui, nous écrivons énormément. Avec les e-mails, les SMS, les tweets, etc., la pratique de l’écriture devient même de plus en plus variée et parfois créative. Il y a un jeu avec les signes, la grammaire… Reste que les formes sont importantes. On conclut rarement ses e-mails avec de longues formules de politesse, c’est un gain de temps. Mais derrière ce changement qui paraît anodin, n’y a-t-il pas, plus globalement, une brutalisation rampante des rapports sociaux ? La civilité est une chose essentielle dans le fonctionnement des sociétés. Je dirais même qu’elle a une portée politique.

Entretien réalisé par Laurent Etre. Publié dans L’Humanité des débats. 10 mai 2013

A lire notamment : Écrire à l’heure du tout-message et Qu’est-ce qu’un chef en démocratie ? Jean-Claude Monod. Seuil.

Notes :

[1] Écrire. À l’heure du tout-message, Flammarion, 2013.


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