lafauteadiderot.net
Aujourd'hui, nous sommes le :
Page d'accueil » Idées » Histoire » "1914-2014 : l’Europe sortie de l’histoire ?" de (...)
Réduire la police Agrandir la police
Version imprimable de cet article Version imprimable
"1914-2014 : l’Europe sortie de l’histoire ?" de Jean-Pierre Chevènement
La critique d’Eric Le Lann

Pour Tony Judt, que cite Jean-Pierre Chevènement dans son livre, 1914-2014 : l’Europe sortie de l’histoire ?, le XXème siècle est en train de glisser « dans l’obscurité de la mémoire approximative » pour devenir « un palais de la mémoire morale, un musée des horreurs historiques pédagogiquement utiles ». A contrario de cette « mémoire approximative », avec une certaine hauteur de vue au regard de la production politique contemporaine, Jean-Pierre Chevènement s’efforce avec cet ouvrage d’apporter une pierre à une commémoration qui n’entrave pas la compréhension, compréhension qui ne peut surgir que de la confrontation des interprétations.

Nul n’en sera surpris, l’ex-député de Belfort insiste sur le fait que pour la France envahie la guerre de 14-18 a été « avant tout une guerre de défense nationale » et sur l’inégalité des responsabilités immédiates quant à son déclenchement. Sur ce dernier point, en considérant que « l’irréversibilité » est acquise dès lors que l’Allemagne déclare la guerre à la Russie [1], on peut juger que Jean-Pierre Chevènement passe un peu vite sur l’aveugle soutien de la France à la Russie tsariste, dénoncé par Jaurès lui-même lors de ses ultimes démarches à la veille du conflit [2]. Centrée sur la question des responsabilités, sa démarche en vient malgré tout à celle des causes, reprenant finalement à son compte la grille de lecture « impérialiste » des évènements. « L’histoire, écrit-il, à première vue, semble avoir donné raison à Lénine plutôt qu’à Kautsky. L’impérialisme s’est révélé incapable de dépasser ses contradictions » [3]. On relèvera qu’il met en évidence avec précisions « la lutte pour la suprématie mondiale entre l’Allemagne et l’Angleterre », mais se montre moins prolixe pour décrire l’impérialisme français. Tout de même, la France agressée n’avait rien d’une France pacifique et le militarisme n’était pas purement allemand. Les fractures de Tours au sein du mouvement socialiste sont décidément encore vivaces !

L’auteur explore davantage l’histoire de l’Allemagne au XIXème siècle, son « chemin particulier », un « sonderweg » évoqué comme une sorte de nature profonde. Si dans sa volonté de défendre le Traité de Versailles, il passe sous silence la rapine des vainqueurs sur les colonies des vaincus, il s’avère davantage convainquant lorsqu’il analyse la fin de la guerre et l’immédiat après-guerre en Allemagne, le terrain sur lequel le nazisme va germer puis prospérer. “Pour l’état-major et les milieux conservateurs” , écrit-il, avec la demande d’armistice il s’agissait d’obtenir une “simple trêve” qui aurait permis à l’Allemagne victorieuse de la Russie de reprendre ultérieurement sa marche en avant [4], mais “ la conférence de Versailles fit entrevoir aux négociateurs des conditions beaucoup plus drastiques que celles auxquelles ils s’attendaient ”. Puis “la répression de l’insurrection intervient en janvier 1919 [5] (…) va engendre une division et une haine durable entre socialistes et communistes allemands”. Au total, “la gauche sort divisée de l’épreuve tandis que les bases de la droite, “le compromis social bismarkien entre l’aristocratie militaire des junkers et les industriels” sortent intactes”, “les forces conservatrices qui ont voulu la guerre, l’ont conduite sans partage et l’ont perdue, gardent leur prestige et la place dominante qu’elles occupent dans la société. A l’inverse, les forces démocratiques doivent assumer les néfastes conséquences de la guerre. Là réside la faiblesse originelle de la République de Weimar”.

De fait, l’auteur reprend donc la notion de “Guerre de Trente ans” avancée notamment par Arno Mayer pour qui la Seconde Guerre mondiale est reliée “comme un cordon ombilical” à la première [6], rejoint à sa façon par Georges Mosse mettant en évidence les conséquences durables de la “mort de masse” pendant 14-18.

On sera étonné de l’agacement manifesté devant la “lecture sociale” des deux guerres mondiales, qui selon lui tendrait “de plus en plus à s’imposer” et à mettre en avant “d’autres acteurs que les nations”, alors que l’auteur insiste sur le rôle de l’aristocratie foncière et militaire. Pourquoi donc opposer les deux lectures ? Pourquoi aussi ce raccourci sur “le rejet viscéral de la nation” des bolchéviques, faisant fi de l’effort d’appropriation du terrain national qui a marqué le mouvement communiste dans l’entre-deux guerre ?

Qu’on ne s’y trompe pas, c’est le sérieux du livre qui invite au débat, qui incite à revenir sur les faits et passer au crible les clés de lecture. La deuxième partie du livre sur les impasses actuelles de l’Europe et de la mondialisation est moins prenante, mais au total, on ne boude pas son plaisir de voir un homme politique faire des questions d’histoire des questions politiques.

Notes :

[1] Sur le déroulement des faits dans les derniers jours de juillet, et notamment sur l’enchaînement des différentes mobilisations, on peut se référer au scrupuleux Jean-Jacques Becker : L’Année 14, Paris, Armand Colin, 2005

[2] Le refus de Jaurès de voir la France dépendre de l’alliance avec la Russie tsariste s’exprimait déjà dans son intervention à la Chambre des députés du 17 juin 1913 : "Et non seulement nous voulons porter au maximum la force défensive, la force d’indépendance de ce pays, mais nous voulons l’organiser pour la défense en prévoyant les pires hypothèses, c’est-à-dire en prévoyant le cas où la France aurait à se défendre toute seule."

[3] Selon Jean-Pierre Chevènement, Kautsky considérait que “l’ultra-impérialisme” ou “sur-impérialisme” inaugurerait “la phase de l’exploitation de l’univers en commun par le capital financier uni à l’échelle internationale”.

[4] Signalons qu’il relève à juste titre que le “projet de colonisation à l’Est” ne date pas d’Hitler mais de “dès avant 1914”.

[5] L’auteur relève qu’Ebert, le dirigeant du Parti Social-démocrate lança aux unités de la Garde impériale venues écraser la révolution spartakiste en vertu de l’accord passé avec l’état-major : “je vous salue, vous qu’aucun ennemi n’a vaincu sur les champs de bataille”.

[6] Lire La Persistance de l’Ancien Régime. L’Europe de 1848 à la Grande Guerre, Flammarion, Paris, 1983


Rechercher

Fil RSS

Pour suivre la vie de ce site, syndiquez ce flux RSS 2.0 (lisible dans n'importe quel lecteur de news au format XML/RSS).

S'inscrire à ce fil S'inscrire à ce fil