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1913 : à Renault Billancourt, la grève questionne la « modernisation »
Par Yves-Claude Lequin, agrégé d’histoire

Quarante-quatre jours de grève entre le 10 février et le 26 mars 1913 ! Peu syndiqués, les 4000 ouvriers de Renault luttent contre le chronométrage, soutenus par un vaste mouvement national de solidarité. La grève échoue, mais passera longtemps pour le symbole d’un rejet du taylorisme par les ouvriers.

Au début du XXe siècle, l’industrie française est alors peu concentrée mais qualifiée, sauf dans les mines ou la métallurgie. En 1906, elle compte en moyenne moins de 30 salariés par usine. De nouvelles activités émergent, comme l’automobile qui recourt aux vieilles méthodes d’exploitation (journées de 10 heures, travail aux pièces), malgré plusieurs grèves en 1912 chez Berliet, Brasier, de Dietrich, Renault. Cependant, plusieurs ingénieurs français expérimentent des méthodes dites « modernes » : de Ram à Renault, Mattern à Peugeot, Fayol dans les mines… Aux USA, dès 1880, Frédérick Winslow Taylor [1] conçoit une réorganisation de la production que l’académicien Henry Le Châtelier diffuse en France à partir de 1907.

La CGT, seul syndicat national, est en plein débat stratégique. Face à la concentration industrielle, Alphonse Merrheim, le secrétaire de la fédération des métaux (créée en 1909) propose un syndicalisme de branche ou d’industrie, alors que d’autres militants veulent préserver les syndicats de métiers (carrossiers, tôliers…). Le 27 janvier, peu avant la grève Renault, Victor Griffuelhes, secrétaire général de la CGT en 1901-1909, syndicaliste révolutionnaire, nie la « prétendue concentration patronale » dans les colonnes la Bataille syndicaliste et peste contre la « cohue ouvrière » qui résulterait du mélange des métiers dans un même syndicat.

Néanmoins le soutien syndical à Billancourt est unanime et les dirigeants CGT tiennent meeting sur meeting contre cette « organisation monstrueuse » qui « transforme l’homme en automate », en « brute scientifique » (Bourchet dans la Bataille syndicaliste du 14 mars) ; contre « l’homme-machine » (Pouget dans le Matin du 4 mars) ; elle dévalorise l’ouvrier et son ouvrage, bureaucratise l’usine avec un « développement de la paperasserie, complication administrative ». L’écho de cette grève est si grand que, malgré la défaite, des militants pensent qu’elle sonne le glas du taylorisme en France : « Quel que soit le résultat de la lutte engagée, un coup mortel est porté au système Taylor », écrit un journaliste de l’Humanité, le 14 février. La grève échoue mais passera longtemps pour le symbole d’un rejet immédiat et unanime du taylorisme par les ouvriers français. Le 2e congrès de la fédération CGT des métaux, qui se tient à Paris le 8 septembre 1913, ne met pas le taylorisme à l’ordre du jour, comme si l’affaire était classée. Mais, sur le fond, le mouvement ouvrier est partagé. Ervin Szabo, qui souligne les risques du taylorisme, pense que cette science « limite l’arbitraire patronal » (dans le Mouvement socialiste, février). Pour Eugène Fournière, directeur de la Revue socialiste, Renault c’est « une contrefaçon, un sabotage du système Taylor » qui limiterait la fatigue et partagerait équitablement les bénéfices entre ouvriers, employeurs et consommateurs (Dépêche de Toulouse, 19 février). Jean-Maurice Lahy, professeur à l’École des hautes études, propose le contrôle d’hommes de science pour garantir les « quelques principes excellents » de Taylor.

Le syndicalisme n’est pas non plus d’un bloc. Si Merrheim fustige d’emblée ce « retour à la barbarie par la méthode Taylor » dans la Voix du peuple du 23 février, Georges Yvetot, secrétaire de la fédération des bourses du travail, condamne Renault pour dresser une étonnante apologie « de ces novateurs d’intentions pures »  : « L’ennemi, ce n’est pas le système Taylor, c’est le patron qui vous a faussement appliqué ce système » ; autre figure révolutionnaire, Pouget dit du taylorisme qu’« il surmène, il tue », tout en louant un disciple de Taylor, Gilbreth, qui filme les ouvriers pour augmenter leur production.

Quel contraste entre la vigueur de la grève et cette vision idyllique du taylorisme ! En 1913, bon nombre d’ouvriers et de militants croient pouvoir choisir leur patron, ou le défier personnellement, ou lui opposer une « modernisation scientifique » du capitalisme. Après 1914, les perceptions artisanales ou « modernisatrices » s’useront passablement. En 1916, Albert Thomas, ministre SFIO de l’Armement, généralisera la taylorisation des usines de guerre. À l’épreuve de la guerre et des conditions inhumaines du travail, répondront des révoltes ouvrières massives en 1919-1920. Mais la question de la modernisation du travail et des techniques reste posée jusqu’à nos jours  : qui doit la conduire : l’entreprise ? l’État ? le travail ?

Article paru dans L’humanité du 15 mars 2013

Notes :

[1] Taylor expose ses principes dans deux livres : en 1903 la Direction des ateliers (traduit en français 1906) et en 1909 la Direction scientifique des entreprises (traduit en 1912). Le système Taylor est une nouvelle étape de division du travail, qui repose sur un ensemble de sept principes dont le chronométrage n’est qu’un élément : aménager les locaux pour accroître l’efficacité du travail ; sélectionner les ouvriers pour obtenir les plus productifs ; décomposer le travail en tâches élémentaires ; étudier les temps et faire des temps minima une norme ; verser un salaire au rendement, pour que les salariés accélèrent « volontairement » ; instauration de bureaux d’études du travail afin de renforcer l’emprise patronale sur les salariés ; propager une idéologie de l’intérêt commun : tout le monde aurait « intérêt » à une telle organisation du travail.


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