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11 novembre : oublier le souvenir ?
Par Philippe Pivion

« Parce qu’un homme sans mémoire est un homme sans vie, un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir. » Maréchal Joffre.

Ce dernier 11 novembre fut marqué par le positionnement du Président de la République sur la destinée de cette commémoration. Endossant les habits d’un petit caporal en quête d’identité historique, Nicolas Sarkozy, arguant du fait que le dernier poilu est mort, propose que cette date devienne une journée dédiée à la Grande Guerre et aux victimes de toutes les guerres. A n’en pas douter la question est politique. La fébrilité dont il fait preuve à l’approche des élections présidentielles le conduit à marquer de son sceau le terrain des anciens combattants et des armées. L’objectif ne vise nullement à satisfaire une demande des associations de mémoires, puisqu’elles n’ont même pas été consultées.

Ce n’est pas la première fois que le Président instrumentalise l’Histoire pour poursuivre son remodelage sociétal. Falsifications, retournements sont une constante, parfois par l’entremise d’un de ses complices, tel Baroin le 8 novembre 2011 parlant de 1997 comme d’une prise de pouvoir par effraction par la gauche. Non, Sarkozy n’aime pas le passé, il règle des comptes, comme avec le programme du Conseil National de la Résistance qu’il combat avec méthode.

Alors, déposer un projet de loi pour changer la nature du 11 novembre, est-ce louable ? La question se pose.

Cette journée commémorative est-elle jusqu’à présent destinée à honorer ceux, encore vivants, qui y ont participé ? Evidemment non. Sans rien retirer aux qualités des victimes de cette boucherie, au respect qui leur est dû, la journée du 11 novembre est d’abord dédiée au fait lui-même. Il reste d’actualité pour les générations à venir de comprendre comment et pourquoi une telle guerre a pu se produire, comment et pourquoi, englaisés dans les tranchées, des millions d’hommes ont vécu des souffrances inouïes, comment et pourquoi des centaines de milliers de soldats ont été massacrés, comment et pourquoi le jour même de l’armistice, au nom d’une imbécillité guerrière, 10 000 soldats ont été victimes d’officiers bellicistes. Les commémorations sont utiles à cela, à donner à voir, à appréhender cette période.

Il en est de même pour toutes les guerres. Edulcorer, supprimer les dates commémoratives, ou pire, ne jamais leur en attribuer une, revient en quelque sorte à les sortir de la mémoire, à les éliminer, les faire disparaître. Bien sûr, certaines guerres sont gênantes, telle celle d’Algérie, l’appellation officielle ayant été « les événements » ou « les opérations » jusqu’en 1999. Bien sûr, d’autres, toutes aussi coloniales et abjectes, devraient être gommées pour leurs tenants, comme celle du Viêt-Nam, celle de Madagascar. Et puis, il y a les petites dernières, les sournoises, les indignes telle celle d’Afghanistan, ou celles dont on tait le nom, comme au Cameroun, en Côte d’Ivoire, au Tchad. Les fondre dans une journée non plus mémorielle, mais de l’oubli, du silence, de l’effacement est bien pratique. D’ailleurs, elles ne sont pas toutes reconnues comme telles, n’ont pas d’anniversaire officiel …donc l’affaire est réglée.

Et puis de glissade en glissade, à la disparition du dernier survivant de l’holocauste, on peut envisager de supprimer celle du 27 janvier, date anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz !

Non ! Je suis opposé à de telles confusions et disparitions. Comme le dit Elie Wiesel : « Le bourreau tue toujours deux fois, la seconde fois par l’oubli ».

12 novembre 2011

Philippe Pivion a publié La mort est sans scrupule, aux éditions du Losange, et Le complot de l’ordre noir, qui vient de paraître au Cherche-Midi.

Texte paru dans L’Humanité du 18 novembre sous le titre "Une tentative d’instrumentalisation de l’histoire".


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