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« On se trompe presque tout le temps »
Par Marc Ferro, historien

Marc Ferro, quatre-vingt-sept ans, invité des  Amis de l’Humanité, s’est attaché une fois encore à démontrer que l’histoire opère des retournements surprenants qui bouleversent nos conceptions du monde et chamboulent nos projets de société.

«  Être historien, c’est réfléchir, se poser des questions, mettre en cause la parole officielle. C’est apprendre aux citoyens à comprendre  ; leur apprendre à penser l’histoire… » La réflexion de Marc Ferro s’est donc portée presque deux heures durant sur notre aveuglement face à l’histoire. Aveuglements des grands de ce monde, des appareils d’État, aveuglement idéologique, intéressé, mais aussi aveuglement du simple citoyen qui ne considère pas faire partie de l’histoire. Eric Serres

Je ne sais pas si le lien avec Jaurès sera évident aujourd’hui, mais quand j’ai expliqué ce dont je voulais parler, on m’a dit que oui, éventuellement, c’était en rapport avec Jean Jaurès. En fait, j’aimerais parler de notre aveuglement devant l’histoire. Celle-ci, en effet, nous surprend très souvent et plus souvent qu’on ne le souhaiterait. Je ne fais pas allusion au fait que tout récemment Alain Juppé a dit avoir été surpris par les événements de Tunisie, que Barack Obama a été surpris par les événements d’Égypte. Non  ! Si je prends du recul par rapport à tout cela, je me rends compte que tous nos savants, nos experts, nos hommes politiques péremptoires, n’ont pu imaginer une multitude de faits, d’événements historiques de notre génération. Ce sont ces phénomènes que je voudrais éclairer. Comment est-ce possible  ?

Faisons d’abord une liste de ces événements. Le printemps arabe, la crise financière en 2007, l’attaque du World Trade Center en 2001, l’économie chinoise qui prend le leadership de l’économie au Japon, la chute du mur de Berlin et du bloc soviétique à partir de 1989, la révolution iranienne islamique de 1979, mai 1968, la crise de 1929, qui avait prévu tout cela ? Rappelons-nous qu’Hoover disait la veille du Jeudi noir qu’une aire nouvelle de prospérité commençait. Enfin, le fascisme comme le nazisme n’ont été prévus non plus par personne. Léon Blum disait que c’était une petite crise passagère de rien du tout. André Tardieu, côté droite française, avait dit la même chose. Le communiste allemand Ernst Thälmann pensait que ce n’était rien. Donc, on se trompe beaucoup, souvent et presque tout le temps.

Mais il existe aussi d’autres erreurs, plus événementielles, dont les conséquences sont aussi importantes. Pearl Harbour, par exemple, que l’on imaginait aux Philippines ou ailleurs. Staline, qui, quand il est prévenu par l’espion Sorge que l’Allemagne attaquera l’Union soviétique le 20 juin 1941, ne voulut pas le croire. Lénine, qui, quelques jours avant la révolution de février, dit aux ouvriers suisses qu’il ne verra jamais de son vivant une révolution en Russie alors qu’il la prépare depuis trente ans. Tout cela pour vous montrer la succession d’erreurs que nous commettons. Les faux pronostics, les grands et petits événements non prévus, sont un vrai problème que l’on rencontre tous les jours. Heureusement, il y a aussi d’autres événements que l’on prévoit, par exemple : la Première Guerre mondiale. Hommage donc à Jean Jaurès, qui avait, lui, annoncé la guerre inéluctable alors que d’autres sociaux-démocrates européens expliquaient que les grandes puissances ne se feraient pas la guerre car elles étaient repues avec leurs colonies et que personne n’aurait envie de perdre de l’argent.

Mais il n’y a pas que les grands hommes. Nous, simples citoyens, sommes aussi aveugles parfois. Cela peut se comprendre car nous ne vivons pas dans l’histoire. Beaucoup de gens d’une certaine façon ne participent pas à l’histoire mais à leur vie et cette vie est au centre de leurs préoccupations. Ils sont assurés sans doute contre l’incendie, contre le vol, ils ont peut-être une assurance-vie, mais ils ne sont pas assurés contre l’histoire  ! Ils ne voient pas le rapport qu’ils ont avec elle. Et donc, quand elle leur tombe dessus, ils sont désemparés.

Prenons ainsi l’exemple du soldat Hamp de l’armée britannique pendant la Première Guerre mondiale. Il ne comprend pas ce qui se passe autour de lui. Alors qu’il était dans une tranchée des Flandres en 1917, lui et ses compagnons sont bombardés. Une fois le bombardement fini, un peu sonné, il se rend compte que tout le monde est mort autour de lui. Il décide de sortir de celle-ci pour demander des ordres. Un officier le croise et lui demande ce qu’il fait là car il est interdit par le règlement militaire de sortir des tranchées. L’officier décide de le traduire en conseil de guerre. Lors du procès, tout le monde sait que ce soldat se bat depuis 1915 avec bravoure et sa non-condamnation est évidente. Pourtant, quand on lui demande pour démontrer l’absurdité de cette condamnation pourquoi il est de plus un engagé volontaire, au lieu de répondre  : “Pour mon pays, la reine  !”, il explique que c’est pour démontrer à sa belle-mère, qui le traite d’imbécile, qu’il est un homme. Il sera finalement condamné à mort.

Cela nous montre qu’il existe des êtres désarmés face à l’histoire. D’autres sont aussi aveugles alors qu’ils sont au cœur de l’histoire. Ils pourraient la comprendre mais il y a un aveuglement parfois militant comme certains dignitaires soviétiques de la première heure, qui ne verront pas la montée en puissance de Staline et donc leur déchéance proche. Il existe aussi des cas beaucoup plus terribles comme celui de ce docteur allemand, le docteur Meineke, chargé de faire mourir les malades mentaux, des juifs… selon les pratiques eugéniques des lois nazies. Il écrit ainsi à sa femme qui vient d’avoir un bébé  : “Ma chère petite maman, il est 17 h 45, et j’ai terminé ma journée de travail. J’ai établi aujourd’hui 95 fiches. Le travail marche comme sur des roulettes… Ce matin, il y a eu de la soupe de lentilles avec du lard, un dessert et une crêpe…” et il finit par cette phrase : “Tends-moi ta petite bouche pour que j’y pose un petit baiser pour te dire bonsoir et donne-moi ton petit cul pour que je le fesse et dors bien.” Il a été condamné à mort en 1946. Il avait fait exécuter 2.500 personnes.

Publié dans L’Humanité du 7 février 2012


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