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Lénine, Trotsky et la transition au socialisme
Un article d’Ernest Mandel sur la NEP écrit en 1972 (extraits)
Comme le souligne Deutscher, la répartition par l’Etat des ressources et des produits, la suppression du marché, la disparition de la monnaie, l’égalisation des conditions de vie dans une situation d’extrême pénurie, n’étaient pas la réalisation du programme communiste, elles n’en étaient que la tragique caricature. En 1921, au Xème Congrès du P.C. (b), Lénine déclara : « Nous n’avions aucune autre issue en dehors de l’application maximum du monopole immédiat allant jusqu’à la réquisition de tous les excédents et même sans la moindre compensation. Nous ne pouvions pas agir autrement. Ce n’était pas là un système économique cohérent. C’était une mesure provoquée non pas par des facteurs économiques mais dicté dans une large mesure par les conditions militaires. » La décomposition de l’économie russe sous le régime du communisme de guerre, le retard de la révolution européenne contraindront les bolcheviks à une révision fondamentale de leurs perspectives. Du 8 au 16 mars 1921, le Xe Congrès du Parti décidera le passage à la N.E.P dont Trotsky allait être le plus clairvoyant théoricien. Dès le début de 1920, Trotsky demanda l’abandon des pratiques du communisme de guerre qui menaient l’économie russe à l’asphyxie. « De l’Oural – écrit-il – je revins avec une provision considérable d’observations économiques qui, toutes, pouvaient se résumer dans une seule conclusion générale : Il fallait renoncer au communisme de guerre. Par la pratique, j’avais vu clairement que les méthodes du communisme de guerre qui nous avaient été imposées par toutes les circonstances de la guerre civile, s’étaient épuisées d’elles-mêmes et que pour le relèvement de l’économie, il était indispensable de réintroduire à tout prix l’élément de l’intérêt individuel, c’est-à-dire de rétablir à tel ou tel degré le marché Intérieur. Je présentai au comité central un projet d’après lequel on devait substituer à la répartition forcée du ravitaillement un impôt sur les céréales et la faculté des échanges commerciaux [...] Au début de 1920. Lénine se prononça résolument contre cette résolution, laquelle fut rejetée au comité central par onze voix contre quatre. Comme l’a montré la suite, la décision du comité central était erronée. » Cette « suite » peut se résumer en quelques chiffres particulièrement éloquents : « A la fin de la guerre civile, le revenu national de la Russie n’atteignait pas le tiers de ce qu’il était en 1913, la production industrielle n’atteignait pas le cinquième de son niveau d’avant-guerre, les mines de charbon ne produisaient que le dixième et la métallurgie seulement le quatorzième de leurs productions normales, les chemins de fer étaient détruits, les stocks et réserves étaient complètement épuisés, l’échange des produits entre villes et campagnes ne se faisait plus. » Dans les villes la suppression du marché libre avait provoqué l’apparition d’un marché noir où les prix atteignaient des niveaux records. Affamés, les travailleurs quittaient les usines qui ne fonctionnaient plus pour se réfugier dans les campagnes En 1921, Moscou et Petrograd ne comptaient plus que la moitié et le tiers de leur ancienne population. Selon les paroles de Boukharine, le prolétariat se « désintégrait ». Le 2 mars 1921 éclate l’insurrection de Cronstadt. Le 8 mars, s’ouvre le Xe Congrès du parti bolchevique qui va adopter une série de mesures préparées par le comité central depuis plusieurs mois et qui reprennent la plupart des revendications économiques mises en avant par les mutins. Le 16 mars, le congrès se sépare. Le 17, l’insurrection est écrasée. « Le système social socialiste ne doit et ne peut être qu’un produit historique, né à l’école même de l’expérience (...) ». Au lendemain du congrès, les dirigeants du parti, et notamment Trotsky qui depuis un an déjà avait clairement conscience de la gravité de la situation, surent que le tournant de la N.E.P. avait été pris trop tard et que, face aux tâches gigantesques qu ils avaient à résoudre, toute erreur aurait d’incalculables conséquences. Huit ans plus tard, le retard pris dans l’industrialisation du pays se paierait, en dépit une nouvelle fois des avertissements lancés par Trotsky, au prix du sang des paysans et des travailleurs russes et en définitive, au prix du parti bolchevique lui-même. « A la veille du Xe congrès - écrira Trotsky - Lénine formula les premières thèses, très circonspectes, concernant l’adoption d’une nouvelle politique économique. Je me joignis immédiatement à lui. Pour moi ce n’était que la répétition des invites faites par moi-même un an auparavant. » « Une révolution socialiste dans un pays comme le nôtre - explique Lénine devant le Xe congrès - peut finalement l’emporter, mais à deux conditions. D’abord si elle est soutenue au bon moment par une révolution socialiste dans un ou plusieurs pays avancés. Nous avons fait beaucoup pour réaliser cette condition mais nous sommes encore loin de sa réalisation. L’autre est un compromis entre le prolétariat qui exerce sa dictature ou tient entre ses mains le pouvoir d’Etat et la majorité de la population paysanne [...] » « Ce n’est pas en s’appuyant directement sur l’enthousiasme mais au moyen de l’enthousiasme engendré par la grande révolution, en faisant jouer l’intérêt personnel, l’avantage personnel, en appliquant le principe du rendement commercial qu’il nous il faut d’abord, dans un pays de petits paysans, construire de solides passerelles conduisant au socialisme, en passant par le capitalisme d’Etat. » Ecrit sous le pseudonyme de Jean Devaux. Revue « Critique de l’Economie politique », n°6, 1972. L’économiste Ernest Mandel était considéré vers 1960-70 par beaucoup de militant « trotskistes » comme le principal théoricien marxiste de l’époque. L’article est disponible en version intégrale, avec les références, sur le site : www.ernestmandel.org |