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"Retour aux mots sauvages", de Thierry Beinstingel et "Nous étions des êtres vivants", de Nathalie Kuperman : les ferments d’une révolte
Par Christine Rousseau

Ponctué de touches "dièse" ou "étoile", l’éprouvant marathon téléphonique menant à un opérateur téléphonique est un grand classique. Or que sait-on de ces travailleurs de l’ombre aux réponses formatées ? Peu de chose, sinon qu’ils sont devenus, dans une indifférence quasiment générale, les figures d’une nouvelle forme de taylorisme. Pour s’en convaincre, il suffira de lire l’émouvant roman de Thierry Beinstingel - son sixième - au titre programmatique : Retour aux mots sauvages.

Depuis le singulier Central (Fayard, 2000), qui dépeignait la déshumanisation à l’oeuvre dans une entreprise de télécommunication, Thierry Beinstingel - par ailleurs conseiller en recrutement à France Télécom - a fait du monde du travail l’un de ses terrains d’exploration favoris [1]. Fort d’une langue précise, inventive, voire poétique, d’un sens aigu de l’observation, le romancier cherche à dynamiter une réalité emplie de sigles, de discours, de mots creux. Il lui redonne, par la grâce de la littérature, une forme sinon noble du moins humaine.

Dans Retour aux mots sauvages, ce qui aurait dû n’être qu’une voix parmi d’autres prend corps sous une plume tendre, ironique, rageuse. La voix d’un homme qui, à 50 ans passés, se trouve muté dans un centre d’appels téléphoniques. Pour Eric - l’entreprise oblige ses salariés à se choisir un prénom fictif -, "parler n’a jamais été (son) fort. Lui, c’est le câblage et l’électricité depuis son apprentissage. (...) Des gestes plus que des mots ". Casque rivé sur les oreilles, face à un ordinateur où s’affichent des réponses à ânonner, il comprend pourtant vite que c’est "la parole contre le silence". Bourdonnement, maux de tête, insomnies... Dans ce combat physique de "la bouche contre la main", Eric va trouver quelques parades. La course à pied tout d’abord, qu’il pratique quotidiennement pour éprouver son corps. Puis l’écriture, avec un petit carnet sur lequel il note les coordonnées de ses clients afin de les rappeler le cas échéant. Loin de s’arrêter là, il se rendra même chez l’un d’entre eux, pour l’aider à rétablir sa ligne. Manière pour lui de sortir du rang, des discours fabriqués, des mots d’ordre de rendement ; de fuir aussi la pression qui l’étreint et pousse certains au suicide. L’écriture lui permet enfin de tenter d’échapper à la fiction d’"Eric l’opérateur" - vertigineusement dépeinte par Beinstingel - pour rester vivant.

Choeur de salariés

Mais comment le demeurer quand la menace lancinante d’un rachat mine les esprits ? Comment ne rien perdre de soi quand tout se délite sous le poids de l’angoisse et de la peur du licenciement ? Comment rester unis quand le "sauve-qui-peut" semble de mise ? Autant de questions que se posent secrètement les salariés de Mercandier à l’annonce de la vente de leur entreprise à un homme d’affaires aux méthodes de management expéditives. Alors que "les rumeurs courent comme des lézards sur les plinthes", le séisme se précise : déménagement du siège historique, réduction des effectifs, abandon de la culture sociale, d’une exigence éditoriale...

Un séisme que Nathalie Kuperman a vécu au sein du groupe Fleurus et dont elle s’est inspirée pour composer un roman des plus singuliers. Structuré comme une tragédie antique, avec ses personnages archétypaux et son choeur de salariés, le récit scande la chronique sombre et grinçante d’une déliquescence individuelle et collective. En redoutable sismographe, la romancière traque dans les lignes de faille des discours les aveux d’impuissance, les lâchetés, la soumission, les petits et grandes trahisons, la soif de pouvoir, mais aussi la folie - destructrice - à l’oeuvre. Pas de grandes tirades pour autant, mais la volonté, comme chez Thierry Beinstingel, de faire entendre, mezza voce, les sans-voix, les sans-grade. Et avec eux, les ferments d’une révolte, mais aussi d’un espoir.

Article paru dans Le Monde du 9 septembre 2010 (supplément Le monde des livres)

Retour aux mots sauvages, de Thierry Beinstingel. Fayard, 296 pages, 19 €.
Nous étions des êtres vivants, de Nathalie Kuperman. Gallimard, 208 pages, 16,90 €.

Notes :

[1] Dans un entretien avec Christine Rousseau publié dans le même numéro, Thierry Beinstingel considère, à propos du langage, « en ce domaine l’entreprise est très perverse et très inventive. Elle produit un langage extrêmement hiérarchique qui se confronte à la langue maternelle et tend à s’imposer. »


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