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Redire la légende communiste au nom d’application dévoyées : solder n’est pas penser. Réponse à Yvon Quiniou.
Par Daniel Vergely

C’est fort à propos que Yvon Quiniou [1] ramène à sa juste proportion ce lieu commun de la pensée unique : Marx opportunément identifié à ses affidés les plus médiocres, les plus dangereux aussi en référence au pouvoir brutal de tel ou tel dictateur. Marx qui de son vivant proclamait ne pas l’être - « marxiste » [2], avec ce juste pressentiment du risque lié à une lecture dogmatique de ses analyses, méritait sans-doute un meilleur sort que d’avoir raison dans ses appréhensions. Il reste que l’ossature dogmatique de quelques appareils d’Etat ne solde pas la profondeur d’analyse du philosophe, nonobstant M. Sorman. Ne pas s’y méprendre toutefois : la « bêtise » du penseur ultra-libéral, selon le mot de M. Quiniou, est de celle que son promoteur aime à propager au dehors de son enclos. Aux fins d’une intelligence économique réservée au modèle dominant. Cette fausse « bêtise », il faut donc l’authentifier comme savante mauvaise foi. Mais l’argument n’est-il pas réversible, du côté des marxistes homologués ?

La génération de militants communistes de l’après-guerre a vécu son engagement dans le refus des modèles dominants, à l’aune de luttes qui n’ont plus cours : anticolonialisme, remise en cause soixante-huitarde du modèle éducatif, syndicalisme solidaire au nom d’idéaux issus de la Résistance … : chez nombre de fils et filles de cette première génération d’après-guerre, l’anticonformisme de pensée a été et reste souvent un anticapitalisme militant. Pour autant qu’il est permis de juger, les graves erreurs de lucidité sur des expériences vouées, rétrospectivement, à un échec cuisant n’ont pas fini de produire leurs effets sur la génération nouvelle de militants de gauche, tenants involontaires de cet héritage. Légataires d’une tradition en déshérence, ils doivent aujourd’hui rendre compte d’un passif dont, il faut bien le dire, ils ne sont pas comptables. Cette génération de l’après « communisme », issue d’une radicalité de gauche éloignée de la social-démocratie autant que du social-libéralisme triomphant (« moraliser le capitalisme ») se cherche une identité nouvelle … Elle peut légitimement faire procès à ses « donateurs », les tenir pour responsables devant l’histoire d’aveuglements généreux - d’une généreuse inconséquence chez les militants les plus résolus au combat. Ou tourner la page … A chacun sa route. Les poursuivants, quant à eux, le savent : ils devront composer avec les reliefs de l’Histoire communiste. Histoire « irréelle » si, de cette réalité, on ne veut voir que le démenti des écrits de Marx. Théorie irréalisée ou application réelle de la théorie ? Une chose au moins est sûre : cet holocauste d’une idée commodément réputée inadvenue fournit un certain nombre de constats. Comme par exemple, que la lucidité - si ce n’est la rétrospective des sempiternels donneurs de leçons dont les médias font porte-voix, n’est pas le plus haut héritage légué par des marxistes labellisés. Comment expliquer ce naufrage de l’intelligence au bénéfice de l’esprit militant ? Sans-doute d’abord par le statut lié à la condition d’opposant. Celle-ci se décline au double conditionnel (I) : elle subit en premier lieu, l’effet de la contrainte instituée, résolue au maintien de l’ordre établi ; s’y ajoute la difficulté du « désordre » au sein même du camp minoritaire : les deux explications se rejoignent : le militant, voué à « resserrer les rangs » dans le déchaînement des attaques n’envisage au fronton des lieux de pouvoirs, que le visage impavide de l’Etat, avec ses agents, épris de « légalité républicaine ». Cette posture défensive agit dans le sens d’un apaisement du doute militant. La fin de la guerre froide n’a pas complètement estompé ces réflexes. Les nouveaux prophètes du communisme n’ont pour tout bagage qu’une réalité théorique à repasser. Avec, pour acompte, l’irréalité d’un « communisme » débaptisé, comme dépassé … par sa théorie. Les marxistes du jour, fidèles à eux-mêmes, naviguent ainsi entre fausse lucidité et réelle inconséquence (II).

I – La condition d’opposant ou le communisme au conditionnel

A la décharge des communistes d’hier, cet argument de realpolitique sur le pourquoi de leur aveuglement : l’autocritique, est un exercice contingenté. On vise ici la fonction subversive de la critique, non celle qui réfreine le doute militant pour mieux reconduire l’orthodoxie d’une ligne officielle. Les circonstances, sans-doute, s’y prêtaient mal. Dogme libéral ignorant jusqu’à l’hypothèse de son alternative ou marxistes occultant un communisme antithétique de sa vérité originelle : la mauvaise foi est le commun partage du politique.

A - S’opposer est-il lucide ?

Le statut d’opposant, inhérent à la condition militante suppose une conviction politique. N’est-il pas exclusif d’une complète mise en perspective de cette condition ? En somme, s’opposer est-il lucide dans l’acte d’adversité ?

1 - L’autocritique, politesse à l’usage du dominant

L’esprit de coercition est une prédisposition naturelle chez le militant, en butte à l’adversité du système et de ses affidés. Il est le symptôme ordinaire d’une impossibilité conjugale : distanciation et militance. Dans une situation d’affrontements, il est en effet difficile au dominé de concéder à celui qui veut tout lui voir rétrocéder à son bénéfice propre. Le dominé incline donc davantage, en politique, à l’auto-défense qu’à l’introspection. L’impossibilité de son point de vue, volontiers qualifié d’ « utopique » parce qu’en retrait de l’ordre dominant, la vacuité présumée de ses actions le situe naturellement sur le terrain de la contestation permanente. Selon un principe de vases communicants : rejet-opposition – lequel ouvre un nouveau registre : le sectarisme c’est-à-dire l’exacerbation du sentiment d’appartenance politique. L’adversité est ainsi l’ingrédient naturel du sectarisme – lequel n’est pas incompatible avec une certaine forme de courage intellectuel chez les militants les plus dévoués. La dérive sectaire, confondue en « fidélité à la cause » doit pour beaucoup au contexte d’adversité. Ce schéma est avéré au plan historique. Tous les partis, désunis, mais ligués contre un seul – ce fut souvent le cas du parti communiste, notamment pendant la guerre d’Algérie, le condamnèrent à la marginalité laquelle devint, selon un schéma circulaire, le terreau d’un nouveau rejet. Sans parler de ceux qui, marginalisés au-dedans étaient fustigés au dehors … comme membres, à part entière, du parti communiste. Les militants les moins outillés, au plan conceptuel, pour une mise à distance des luttes menées quotidiennement, furent sans-doute les plus exposés au réflexe sectaire. Or, on le sait, la base militante de ce parti était issue, à son apogée, des milieux ouvriers … S’opposer de l’intérieur fut souvent un pari impossible : vaincre la domination capitaliste, dominer son combat ensuite pour gagner en pertinence. Sur ces deux fronts les communistes ont perdu.

En revers : le dominant incline davantage à exercer la critique sur lui-même ; à lui les dividendes de la posture démocratique, de l’ « ouverture » aux autres. On connaît suffisamment l’argument sur l’ex-Union soviétique, brandi aussitôt en acte d’accusation par tout ce que l’intelligentsia compte de congressistes des salons parisiens : « Elle était attaquée de toute part. Il nous fallait le défendre … » : posture militante davantage qu’intellectuelle. L’érudition bien-pensante eut beau jeu de dénoncer cette décomposition de la libre-pensée chez les militants communistes … qu’elle entretint, du dehors, avec une consciencieuse obstination. Ces politiciens ont pour eux le luxe du « débat d’idées ». Sans jamais mettre au débat le rapport de force dans l’expression des idées. De vivre ce rapport moins intensément que le militant « de base », l’élite n’en est pas plus lucide ni plus intelligente. Pour cette élite, le « militantisme » ne sera jamais, tout au mieux, qu’un a propos, agrémenté de gesticulations sur plateaux de télévisions. La majorité peut ainsi se donner pour ouverte à l’ « alterité », selon un rite d’auto-complaisance bien rôdé et médiatisé. La leçon de morale est son fond de commerce politique ; sa politique est d’en faire notoriété. Avec toute la mauvaise foi du triomphateur. En dehors de cette idée simple que les enjeux de pouvoir et de domination en viennent à estomper, chez le dominé, et l’idée et le débat. Dans un monde parallèle : celui de l’homme voué à ses engagements, le prix d’une idée est dans l’impossibilité matérielle du renoncement : elle est dans son « sectarisme » … par identification totale avec la promesse d’un changement de condition.

Les invités du vingt heures ou de Guillaume Durand sont loin du compte. Cela relègue le « sectarisme » dans ses causalités réelles, loin des jeux de scène télévisuelle. C’est pour cela que l’érudition bien-pensante répugne à considérer le « sectarisme » comme le miroir renversé de sa vacuité politique à elle. Le vulgaire du militant est de ne pas goûter ses effets : l’auto-critique, sujet de style, reste pour l’impénitent, abdication face au système capitaliste …

2 - De l’impondérable libéral au communisme « irréel » : la mauvaise foi sans parti pris

Chez ses adversaires les plus féroces, l’échec du « communisme » fut une prédilection ; son constat, un satisfecit donnée à la récusation originelle. De l’avoir recalée avant qu’elle n’advienne, l’expérience dite « communiste » avait atteint, chez eux, son irréalité dès avant 1917. Célébrer l’ « après-Marx » … Salve d’honneur aux vainqueurs et certitude établie de longue date : la société communiste, de création « marxiste » est identifiée à une contre-nature de l’Humanité libérale (« on ne peut pas tuer l’esprit d’entreprise »). De ne l’avoir jamais envisagée comme plausible, cette société, ils s’affublent aujourd’hui d’une haute clairvoyance donnée en leçon aux vaincus. Le débat sur le socialisme « réel » n’appelle alors qu’une seule et même condamnation : celle de l’hypothèse socialiste elle-même car Marx est « irréalisable » … Les faux « enseignements » de l’histoire donnent corps au présupposé.

Faire passer ses préjugés sur Marx à l’aune d’une expérience inaboutie est ainsi devenu l’exercice obligé de tout intellectuel qui escompte, avec une prise de risque minimale, des dividendes pour ses analyses. Le blanchiment d’un préjugé vaut bien cette menue flatterie du sens commun. Défaire l’infaisable aura toujours été, de ce côté là, un risque moyen. De n’en avoir rien voulu savoir, les tenants d’un anticommunisme prémonitoire n’ont pas su mieux en voir, du communisme, vouée par avance à l’échec.

Ce constat situe les enjeux, entre aveuglement partisan et fausse lucidité dans l’écheveau des conduites politiques. Pour autant que l’acte de penser est lui-même contingenté. N’en déplaise également aux tenants des prophéties d’hier … A ceux-là, l’échec d’une expérience vécue à plein comme étant la leur, semble donner raison pour l’avenir car, au fond, cela « n’en pouvait être », du communisme. Il reste que la guerre froide est achevée et avec elle, les expériences « socialistes ». Les vainqueurs, ont le sait, font l’histoire et il est de bon ton de n’y voir que l’impéritie du vaincu. La concession du parti communiste d’ « erreurs » commises, selon l’expression euphémique, est à la mesure des enjeux idéologiques sous-jacents. Jusqu’au point d’une incapacité à les dépasser. La dénonciation du tardive du « stalinisme » vaut clause exonératoire. Simple prévention à l’égard d’ « erreurs » à ne pas répéter ; gage de bonne conduite à venir offert en ultime concession à l’idéologie dominante. Il eût fallu au parti communiste, pour mériter de sa posture révolutionnaire, cibler sur deux fronts à la fois : celui de la droite qui a toujours misé - et œuvrer activement - à l’échec d’expériences alternatives au modèle dominant, menées au quatre coins du globe de l’ex-URSS, en passant par Cuba ou le Vietnam ; il lui eût fallu dans le même temps trouver les ressources d’une régénérescence quand le « modèle » était en perdition … Toute part de lucidité rétrospective bien pesée : « faire leçon » de l’histoire passée n’est pas témérité. Mais n’en rien retenir par ce motif n’est pas davantage à mettre au crédit de l’intelligence.

B - L’impensé théorique de l’appareil communiste

Du déficit de l’analyse sur des tentatives inabouties - que ne solde pas leur « irréalité », à l’asthénie actuelle de ses dirigeants, incapables de se projeter sur une action à long terme, la situation de blocage du parti communiste français donne, finalement, une image de cohérence dans le déclin. Le formidable impensé théorique de ce parti, dénoncé à la marge par quelques intellectuels réfractaires [3], le défausse aujourd’hui de toute ambition sur le terrain du réel.

1 - Au bout de l’impasse : l’ « ouverture » politique ?

Pour l’heure le parti communiste n’a pas su donner la mesure de sa politique d’ « ouverture » claironnée au plus haut de l’appareil, avec ses « rassemblements antilibéraux » et autres « collectifs locaux ». Ses bienfaits allégués, il est vrai sont contemporains de son déclin … L’impensé théorique de ce parti a, pour solde électoral, les moins de 2% de voix de Marie-Georges Buffet aux élections présidentielles de 2007 qualifiés par elle, dans un idiome euphémique, de « blessure » [4] personnelle : réelle faillite, naufrage politique, que les dénégations optimistes les plus véhémentes (de l’ « audace ! » selon le mot d’ordre ressassé à l’infini jusqu’à épuisement du sens donné au mot) ne font que souligner encore. Ceux-là même qui ont défendu les régimes communistes comme étant des leurs les regardent – quand on les y invite – comme simple malfaçon. Celle-là d’ « audace » ouvre un nouvel horizon indépassable … Il adviendra un moment où même l’optimisme de commande n’aura plus d’objet. Celui de la « volonté », selon le mot de Gramsci, signe pourtant la voie de nouveaux combats. Mais n’ayant plus de raison sociale, le parti en vient à priver de ressources, même les plus résolus des militants.

Faute d’un secrétaire national capable, enfin, de prendre la mesure du désastre historique, de l’assumer et d’impulser l’analyse de ses causes, les jeux semblent faits ; l’action collective ne pourra donner réplique à la vindicte. Même sur ce plus petit dénominateur, la gestion de ses cadres, le parti communiste n’est jamais parvenu à hisser ses pratiques à hauteur de ses théories nouvelles. Nonobstant le facile argument, non dénué d’opportunisme au regard de son histoire récente, selon lequel toute « chasse aux sorcières » est à proscrire : la préoccupation démocratique est à géométrie variable pour ceux qui tiennent à leur siège. L’ « ouverture » auto-proclamée pour éluder les effets pérennes de ses conduites passées a, pour corolaire, l’asthénie intellectuelle des dirigeants du parti communiste. Leur politique « nouvelle » décline surtout un avenir bouché.

2 - L’asthénie des dirigeants

A l’heure du tout communicationnel, l’espace médiatique fait la part belle aux « communicants », à ceux qui, pétris de culture d’élite, savent prendre à témoin le peuple et se donner crédit auprès de lui. D’où l’enjeu décisif du choix des hommes et femmes aux postes clés …Vu du dedans ensuite, l’impérieuse nécessité d’un renouvellement théorique plaide, à l’évidence, pour des dirigeants de facture nouvelle. Le plus affligeant est que le dire peut encore passer pour élitisme, défaitisme et autres déficits militants ... Dans un contexte, cependant, où le défaut d’audience du parti communiste est lisible jusque dans les ressorts de la droite libérale : ayant moins à craindre d’un parti, hier fort occupé à se faire entendre dans l’espace démocratique concédé du système libéral, aujourd’hui quasi inexistant, la droite concentre ses coups ailleurs, sur les tenants d’une « sociale-démocratie », ralliée à la doxa néolibérale. Chacun se dispute la propriété originelle du modèle dominant, si ce n’était l’identité « socialiste », en quête permanente de son appendice social. Dans ce concert, la gauche radicale est inaudible.

A quand, au-delà des petits calculs de survie électorale, un secrétaire national rompant avec le style et la pensée de ces apparatchiks sans aura, que l’on a vu se succéder au cours des dernières décennies : « modernité » auto-proclamée, mélange d’impuissance immobile et de faux renouveau ? Avec ce « parler-jeune » qui agace quand il ne déçoit pas ... duperies oratoires, modernités contrefaites ... Au lieu et place d’une pensée aboutie, affrontée au « réel ». De ces dirigeants coulés au moule, le dévouement au parti et la force de conviction inaltérables sont toujours apparus comme inversement proportionnels à leur culture théorique. Serait-ce faire injure à la tradition ouvrière de ce parti que de le doter d’un leader d’une autre envergure ? A hauteur de l’enjeu historique et pour la survie de l’hypothèse communiste comme projet de société. Celle dont se revendique M. Quiniou. Cela n’est pas encore lui garantir un avenir. Mais l’en priver c’est alimenter une chimère. Les dernières nominations laissent un sentiment, de l’extérieur, d’étrange continuité. Passé le temps des exclusions pour délit de pensée peut-on escompter, un jour, voir un universitaire, un avocat ou un journaliste accéder à la plus haute fonction ? A l’image du parti communiste italien qui avait su, dans les années soixante-dix, se doter d’un dirigeant de la stature intellectuelle d’un Enrico Berlinguer - que ne reniait pas les classes populaires. Les années 2010 marqueront-elles un renouveau ? En ces « années de plomb » idéologique dont la conscience communiste sort ébranlée au plus profond de sa légitimité, une toute autre posture dirigeante serait nécessaire. A la tête du parti communiste français, seul un secrétaire national de la même indépendance d’esprit que le stratège du « compromis historique » ou de l’ « Eurocommunisme » serait en mesure d’impulser le changement nécessaire. On est loin du compte.

II – Les nouveaux prophètes : fausse lucidité et réelle inconséquence

Prophétie nouvelle, au recommencement de l’Idée trahie : faute d’avoir réellement existé, le communisme se doit à la réalité d’une existence à venir. L’ « erreur » est passée dans le vocable de la résilience politique de cette gauche impénitente. Elle s’y complaît volontiers, avec des airs insupportables de haute lucidité. Pour couper court au débat. Ou bien pour l’admettre en contrepoint, simplement, d’un nouveau chemin qu’il faut suivre désormais. En escomptant qu’il sera le bon … Ce refroidi d’un plat entamé serait au bonheur des suivants, invités à faire l’économie du doute. L’Histoire ne se répète pas et l’acte de vente attend des souscripteurs.

Pas de chemin tracé sans discontinuité de méthode ; pas de nouvelle méthode sans plongée, en amont, dans les méandres des illusions éteintes. De ce point de vue, la fausse hypothèque de l’ « idéologie dominante » placée au devant du libre-arbitre individuel, comme cause principale du déclin, ne donne pas le change.

A - La fausse hypothèque de l’idéologie dominante

Dans le système de défense, généralement adopté par les philosophes marxistes, la fausse équation « marxisme = communisme réel » serait simple contamination médiatique. Equation effectivement réductrice mais dont les causalités doivent être clairement évaluées. Cette « erreur » des consciences – méprise objective, n’est pas seulement l’effet d’une propagande bien ajustée. La preuve en est que le parti communiste a su, en d’autre temps, garder une audience, dans une situation d’isolement chronique sur la scène politique. La condition d’adversité, précédemment évoquée, ne résout donc pas définitivement l’équation de son actuel discrédit ; les contempteurs marxistes du communisme « irréel » l’omettent souvent : à chacun sa mauvaise foi aux fausses-routes de l’histoire. La situation d’isolement actuel de ce parti est donc, avant tout, de sa responsabilité propre : pauvreté d’analyse, faiblesse tactique qui l’ont rendu vulnérable, précisément, aux assauts idéologiques, au-delà de tout constat factuel sur la déstructuration du parti communiste et sur la « dépolitisation du lien partisan » [5]. De fait, l’inimité des critiques est devenue, chemin faisant, vacuité du parti et de son projet fondateur : l’équation marxisme = « expériences » communistes est durablement établie dans les consciences. Tenants communistes du marxisme ou marxistes déliés de la question communiste, chacun à dû s’y résoudre, aucun n’a su valablement contrer l’offensive. Cette lacune n’est-elle pas symptomatique d’une carence, de la part des uns et des autres : l’absence de critique aboutie, en temps et en heure (et non pas rétrospective) des expériences dites « communistes ». Faute d’une figuration « réelle » de l’hypothèse communiste, M. Quiniou et d’autres ont entamé ce combat d’arrière-garde : le dégagement marxiste du communisme « réel » ou faussement réputé tel ... Cela ne suffira pas à étayer, pour la génération à venir, une conviction certaine. Défaire l’équation marxisme = communisme réel est déjà un aveu d’impuissance. La seule vraie question à ce jour est de savoir comment cette équation a pu naître et faire flores. Au point de devenir conviction chez l’écrasante majorité des citoyens. Car si l’ « idéologie dominante » investit les consciences, c’est bien à la faveur de déficits qui ont discrédité pour un temps indéfini l’idée communiste. Ces lacunes objectives - que ne rachètent pas l’ « irréalité » d’un communisme défaussé, engagent des trajectoires croisées : celles de militants et de penseurs de la chose communiste. Débat fondateur d’un renouvellement éthique et non exercice scolastique, de « politologue » averti. L’éluder au simple motif que la question communiste n’aurait pas d’objet dans ses réalisations passées est se condamner, soi-même, à l’impuissance du propos. Le marxiste visionnaire fait ainsi continument acte de foi. La réalité mal ajustée à sa théorie ne le détrompe jamais sur ses beautés théoriques … La « refonte » sans le bilan est comme une guérison sans le malade. C’est ce que le parti communiste tente, en vain, d’inculquer à l’opinion publique …

Finalement, les marxistes autorisés n’ont pas mieux à offrir aux crédulités collectives qu’une nouvelle Annonce : la vacuité d’un communisme déchu de ses titres donne réalité de sens … au projet communiste. Au moins aura-t-il servi à cela, ce communisme d’Epinal : de retour aux « fondamentaux ». Dans un schéma dialectique que le marxisme n’avait pas envisagé. Posture d’arrière garde : cette « irréalité » ne peut suffire à fonder la conviction d’une autre réalité possible, mieux ajustée à la lettre philosophique. Pour la génération suivante, il reste un arrière goût de scandale : celui d’une imposture validée au plus haut par un parti décomposé qui n’a pas su, ne sait toujours pas faire son aggiornamento. Sur ce terrain Marine Le Pen, Marianne en charcutière gouailleuse, fait déjà mieux, avec sa « dédiabolisation ».

B - Communisme « irréel » - nouvelle « Annonciation »

Dans une certaine liturgie marxiste, au commencement, il y a l’insoluble contradiction du capitalisme : exploitation salariale - émancipation humaine. Nous voici revenus à l’Annonciation et le communisme est supposé, avec M. Quiniou n’avoir pas seulement existé. Si « ce n’est pas parce que les régimes totalitaires du XXème siècle se disaient communistes qu’ils l’étaient », de ne pas avoir trouvé à y redire et de les avoir défendus comme tels, le doute était-il permis ? Il ne l’était pas avant que les peuples n’éclairent d’une nouvelle luminosité, l’esprit encombré des marxistes les plus habiles, sur ce qu’il en était de ce « communisme » là. Les nouveaux « panseurs » marxistes, au chevet d’un communisme sous éteignoir ont eu de cette réalité, une connaissance au moins aussi approximative que M. Sorman du marxisme en général. Même l’ « Inquisition », cette tarte à la crème du credo communiste, a fait long feu : « A ce compte – expose M. Quiniou, les chrétiens de l’Inquisition et des bûchers étaient chrétiens … alors qu’ils ne l’étaient pas ! » [6]. Le fait que les marxistes déchus de leurs breloques « communistes » n’aient pas fait moins bien que les Inquisiteurs (pas moins sonne déjà comme un aveu) ne peut suffire à emporter l’adhésion sur le terrain d’un quelconque devenir. Le bûcher purificateur est aujourd’hui en leurs mains : nouveaux incendiaires d’une réalité imparfaite supposée, par ce motif, n’avoir pas simplement existée. Renvoyé, le dogme, à son décalogue originel pour ne pas voir l’éléphant du cauchemar : le socialisme « irréel », cette réalité d’hier : celui auquel ils ont souscrit, désigné, un jour, comme étant bel et bien de ce monde. Avant le déni rédempteur … Lucidité rétrospective, cécité de faux apôtres … Cet échafaudage n’a rien, au demeurant, d’un nouveau système. Patrick Tort qualifiait déjà en 1990, d’ « erreur tactique », l’assimilation communisme-marxisme : « Le ‘communisme réel’ (qui n’existe pas, mais dont on dit qu’il existe et qu’il est cela) est systématiquement exhibé comme le produit direct du marxisme (qui existe, mais dont on voudrait compromettre l’existence en le rendant solidaire d’un produit qui n’est pas le sien). Cela, bien entendu, repose sur un sophisme simple, courant et toujours efficace, qui consiste à lier la valeur essentielle d’une idée à l’accident de sa mise en œuvre, sans s’être au préalablement demandé si l’échec de la mise en œuvre ne tenait pas d’abord au fait qu’elle n’était pas la mise en œuvre de cette idée. Cette erreur qui est de toute évidence une erreur tactique de l’idéologie intéressée à contaminer durablement le concept à travers la condamnation de dévoiements historiques présentés comme conséquences homogènes, est pourtant aussi énorme que celle qui consisterait à induire, du constat d’une pollution adventice localisée sur le cours avancé d’un fleuve, la contamination nécessaire de la source ». [7]

Automédication philosophique. Chez les marxistes « nouvelle école », l’irréalité communiste déjoue la critique libérale du communisme. Mais c’est pour ne pas voir les leurs d’ « irréalités » : dissociation objective entre réalisations « communistes » et philosophie marxiste … vécue hier en conscience, par une majorité de marxistes, comme objets non dissociés. Même les raccourcis d’un Guy Sorman, toujours prompt aux assimilations, ne peuvent réhabiliter ces orthodoxies d’hier, donner corps aux hallucinations du jour. D’où la vacuité des prophéties nouvelles. Méprises de l’histoire ou réel impossible ? Si du passé il y a à reprendre, il faut savoir quoi et comment : quel remodelage pour l’avenir ? Peser bien, d’abord, la part des forces exogènes et des causes endogènes dans les causes du déclin. Quid ensuite - et dans l’ordre de cet exposé, de la « voie nouvelle » pour un résultat plus certain : un socialisme suffisamment avéré pour ne pas s’affubler de la triste redondance d’ « un visage humain ».

III – « L’avenir dure longtemps » [8] : reprises et questionnements

Le problème n’est pas tant l’irréalité du communisme cambodgien, dans l’idiome marxiste : idée avec laquelle tout intellectuel de bonne foi - si ce n’est M. Sorman, doit pouvoir se rallier, sans trop se faire violence. Pour la génération nouvelle, la vraie question est celle de la « défiguration » communiste, aux quatre coins du monde. Le régime Khmer n’en est que l’illustration ultime : dénaturation et non plus caricature. On s’y résout avec M. Quiniou : déroutes et abominations ne peuvent solder une théorie dont la vocation première est la critique sociale et politique. Il reste à les expliquer, à défaire cet enchaînement causal pour un nouveau crédit : pourquoi l’irréalité communiste sur le théâtre de l’histoire - cependant bien réelle, de ceux qui s’en réclamèrent ? A commencer les partis communistes occidentaux. Comment expliquer ce déclassement de l’idée, cette altération d’un concept dont M. Quiniou et d’autres font, continûment, acte de propagande ? Ce communisme d’imposture a-t-il mieux fait, cependant - ou s’est-il moins dédit - qu’on ne l’affirme souvent ?

A - Méprises de l’histoire ou « réel » impossible ?

Si l’épistémologie marxiste de l’émancipation humaine peut se revendiquer « scientifique » par opposition aux courants utopistes et anarchistes qui ont balayé l’histoire des idées au XIXème siècle, on est en droit de s’interroger, tout de même, sur son caractère opérationnel. On le doit, au regard des expériences qui se sont réclamés de lui : « science » inaccessible, semble-t-il, au commun des gouvernants sans même parler du peuple dont elle se réclame … Le marxisme, dira-t-on, est moins, dans sa définition originelle, projet abouti que méthode d’analyse critique, appliquée aux rapports de domination. Mais avec, à la clé, l’hypothèse d’un dépassement possible [9]. Car le « marxisme », outil conceptuel, se veut davantage qu’une contemplation du réel. Il ne s’agit pas - toujours pas, d’« interpréter le monde mais de le transformer », selon la fameuse XIème thèse sur Feuerbach [10]. Pour l’heure, les tentatives de donner plein effet, dans la réalité, à son exégèse de l’ordre dominant déçoivent … Tous ceux, semble-t-il, qui se sont réclamés du marxisme, avec une légitimité très souvent aléatoire, n’ont produit que des systèmes informes. L’expérience communiste, aujourd’hui délitée, ne peut donc l’être au seul bénéfice d’un rappel théorique, sur des bases inchangées. La théorie doit renouer avec le réel, en incluant le constat d’échecs, même s’ils ne lui sont pas directement imputables. Pour l’heure, la figure du Messie révolutionnaire semble prévaloir. On en arrive ici au point d’achoppement avec le système de défense classique de M. Quiniou.

Le postulat marxime = communisme réel est, sans nul doute, un avatar de la théologie politique néo-libérale. Mais, tout raccourci idéologique mis à part, comment expliquer un tel insuccès, une fois le projet mis en application, sous l’égide de cerveaux qui n’étaient certes pas les plus imbéciles que l’humanité ait produit ? De Lénine à Mao en passant par le Che, des hommes de culture et de conviction, dont on peut penser sans idolâtrie ni abus de candeur que la volonté meurtrière n’était pas leur seul motif d’actions semblent, à chaque fois, s’être heurtés à un impossible. Au point d’altérer la scientificité du concept. On ne peut renvoyer aux bons auspices de la science à chaque fois que le laboratoire de l’Histoire fait défaut. La stigmatisation du « stalinisme » est ici inopérante. Les vertus explicatives de cette expression qui théorise une pratique du pouvoir en la personnifiant sont quasi nulles : le concept de « fascisme » n’a toujours pas son équivalent pour qualifier la déroute « communiste ». De ce point de vue, la « conjonction des extrêmes » [11], ce lieu commun de la bien-pensance, déjuge les deux systèmes par assimilation immédiate. Par ce motif, elle rallie une majorité mais sans proposer de réelle alternative au monolithe « stalinien ». Une chose au moins est sûre : l’insuccès est venu, au revers de l’Histoire, démentir le communisme « réel ». Entre forces exogènes et causes endogènes, il reste à doser cette réalité. Elle ne se laisse pas facilement compter.

B - Forces exogènes et causes endogènes

La part de facteurs exogènes et endogènes dans le reflux communiste est à élucider. Sauf à laisser le discrédit d’un communisme « irréel » peser indéfiniment sur le tribut de Marx à l’émancipation humaine. Une ligne de partage explicative reste à dessiner. Si l’on prend l’expérience cubaine, l’acharnement américain et le suivisme occidental dans la lutte anti-castriste dès que la Révolution eut opté pour la voie socialiste, dénotent une hypocrisie coutumière : stratégie de l’étranglement doublée d’une exigence démocratique. Comme si la meilleure façon de promouvoir la démocratie de l’intérieur – celle du modèle libéral dominant, était de promouvoir de l’extérieur, des stratégies d’autodéfense, de citadelle assiégée par l’ennemi « impérialiste » … On retrouve ici, à l’échelle de l’Etat, le schéma réducteur précédemment évoqué au sujet des postures militantes. L’autodéfense renvoie en effet à un corps soudé contre l’ « agresseur », à l’ « esprit de résistance » qui est culture d’Etat à Cuba. Notions antithétiques du principe démocratique dans un régime pacifié. Autrement dit les pays capitalistes n’ont eu de cesse de poser les conditions d’une impossibilité pour, ensuite, inviter les pays socialistes à se surpasser sur le terrain où ils voulaient les emmener.

Passer le cap de ce constat objectif, il reste que ni l’URSS, super-puissance, ni les autres expériences menées dans les pays « satellites » ou en Asie, n’ont su faire mieux sur le terrain des libertés dites « réelles » : impossibilité endémique où, à nouveau, circonstances historiques ? Les deux peut-être ... La thèse de la « victoire américaine » et plus généralement occidentale révèle surtout une pensée dogmatique : d’avoir été vaincu, le « communisme » serait figé dans sa caricature : il n’a pu se réaliser pleinement.

L’argument de l’inachevé, qui plus est, se contredit. Certains « acquis » des pays réputés un temps socialistes – où les partis communistes font mieux, bien souvent, que subsister prêtent à débat : systèmes de protection sociale, démocratie de proximité à l’échelle du quartier, vie associative … Autant d’aspects soldés dans une seule et même condamnation par le libéralisme triomphant. Il est frappant de constater que nombre d’hommes politiques et militants de la gauche radicale, instruits de leurs « erreurs » passés, se rallient à cette opinion, pour s’exonérer de nouveaux reproches … En contrepoint : quelle est la part authentifiable de « communisme » dans ces régimes réputés, aujourd’hui, n’en avoir jamais été ? Et si cette part a effectivement existé, pourquoi n’a-t-elle pas contaminée, positivement, tout l’édifice, lui donnant ainsi l’aspect du mausolée communiste tant convoité ? Non celui où se trouve Lénine. Celui d’Octobre, décliné en promesse d’avenir …

Conclusion

Solder n’est pas penser. Avec M. Quiniou la théorie peut avoir raison d’une réalité dissidente. A échéances de tous les « échecs » envisagés après-coup, comme autant de gages d’une « vérité » théorique. Si l’on ne veut plus voir de la « réalité communiste » que cette charpente théorique, il faut bien, pour remettre l’ouvrage, considérer les défauts de ce qui, déjà, a été fait au nom de la théorie. Faire l’économie de cette introspection est un nouveau suicide. D’être devenu inoffensif ou presque, le parti communiste pourrait au moins libérer sa parole sur sa raison d’être et son devenir, sans crainte d’être davantage affaibli. La politesse philosophique de simples « erreurs » ne peut y suffire. Le démon de la « récupération » à droite de l’échiquier politique a, quant à elle, cessé d’exonérer la critique. Aucun subterfuge ne peut donc solder l’incontournable : l’impact désastreux sur l’opinion publique de ce qui est vécu en conscience comme l’échec du « communisme ». Qu’on le veuille ou non, les réalisations communistes - ou supposées telles, font quantité dans l’offensive idéologique menée de toutes parts : militants communistes « repentis », se donnant pour exemple de « courage » politique, avec l’assurance des bénéfices médiatiques ; francs-libéraux ensuite, faussement « détrompés » par une lucidité politique où l’on perçoit suffisamment le dogme d’un ordre immuable : l’économie libérale confondue avec une hypothétique « nature humaine ». Au crédit de son modèle démocratique : bureaucraties de contrôle et meurtres de masses, savamment dénombrés par M. Courtois, au terme de ses recherches univoques. Si les coups portent, de tous côtés, c’est par défaut d’audience communiste … et donc de crédibilité. La jeunesse investit ailleurs, dans les félicitées individuelles du « libre-marché ». Le communisme reste à venir … Ce nouveau baptême ne sert qu’au parjure de l’ancien : clause exonératoire des déconvenues passées, au déficit de la bonne foi intellectuelle. La faillite du « réel », aucun marxiste féru ne l’a pensée dans sa totalité. Les leçons avisées de leur nouveau dédain sonnent creux ... Ceux qui ont fait acte de crédulité en les suivant dans leurs équipées, en sont quitte pour un vaste dégoût. Au plus grand bénéfice des réductions totémiques de la pensée libérale, crispée sur les « vingt millions de morts » de son historiographie officielle. En ravalement de sa propre façade qui dissimule d’autres ruines, plus anciennes, non moins fournies et qui se perpétuent … Envisager le pourquoi de ces « erreurs » et le comment de l’avenir : chevilles ouvrières de nouveaux lendemains.

Daniel VERGELY est docteur en droit public (Université de Paris X). Il a publié de nombreux articles, notamment dans l’AJDA, la Revue de Recherche juridique et droit prospectif, la Revue administrative et la Revue de droit public.

Lire également sur le site : De la lettre theorique à la théorie actualisée

Notes :

[1] « Ce n’est parce que les régimes totalitaires du XXème siècle se disaient communistes qu’ils l’étaient », Y. QUINIOU, Le Monde, 15 août 2010, en réponse à la tribune de G. SORMAN du 10 août 2010, dans les mêmes colonnes : Le Nuremberg du communisme. Comme me l’a fait observer légitimement M. Quiniou, certains questionnements posés dans cette analyse font l’objet de développements dans son ouvrage postérieur : Retour à Marx, Buchet-Chastel, 2013 (cf. notamment, l’exposé du facteur explicatif dû à l’impossibilité du socialisme dans une société pré-industrielle, en référence à l’ouvrage de Moshe Lewin : Le siècle soviétique, Fayard, 2003 ; proposition de la voie sociale-démocrate comme autre voie d’édification du socialisme …). Toutefois, cet ouvrage ne semble pas contredire, fondamentalement, la thèse de l’ « irréalité » communiste, énoncée au crédit d’un renouveau théorique du marxisme. Ainsi, la thèse de l’impossibilité du socialisme dans une société pré-industrielle nous semble surtout marquer un faux-renouveau, en écho à l’orthodoxie marxiste : dans cette optique, l’histoire n’aurait pas été à jour de la théorie … qui n’a donc pu se réaliser. Cette posture n’est-elle pas, une nouvelle fois, à l’image d’un retour savant de la théorie sur elle-même ? L’interrogation ici posée, à contresens, sur l’enchaînement causal de la lettre théorique à la théorie réalisée demeure pleine et entière : pourquoi ce dysfonctionnement historique, à la lumière des expériences « réelles » ?

[2] F. ENGELS, à plusieurs reprises, rapportera que Marx s’était défendu d’être marxiste. Ainsi aurait-il déclaré à P. Lafargue : « Ce qu’il y a de certain, c’est que je ne suis pas marxiste », Lettre d’Engels à E. Bernstein, 2 novembre 1882. Disponible sur http://www.marxists.org/francais/en... ; v. aussi lettre du même à C. Schmidt, 5 août 1890, idem.

[3] Cf. notamment analyse de deux universitaires, portes étendards d’une dissidence dont on attend les lendemains qui chantent … R. CHARVIN et A. TOSEL, Le dos au mur, 2008. Disponible sur http://alternativeforge.net/spip.ph...

[4] « Elle gardera sa "blessure" relate Sylvia Zappi, celle de son score en 2007 : elle avait atteint le fond avec 1,93 % à l’élection présidentielle. "Je ne m’en suis pas remise", dit-elle » et la journaliste d’ajouter : « Le PCF non plus », Le Monde, 18 juin 2010.

[5] J. MISCHI, La recomposition identitaire du PCF : modernisation du parti et dépolitisation du lien partisan, Communisme, 2003, n° 72-73, pp. 71-99 : analyse très érudite des modalités du déclin du parti communiste (« déclin et mutation de l’encadrement militant », « réduction associative du militantisme à l’échelon local »,« mobilisation néo-communiste avec la prolifération de « réseaux à thèmes : femmes, immigrés, Europe » …) directement inspirée de la thèse de science politique du même auteur Structuration et désagrégation du communisme français (1920-2002). Usages sociaux du parti et travail partisan en milieu populaire, sous la dir. de M. LAZAR, EHESS, 2002. Cet article illustre surtout le délitement de la culture communiste et le renouvellement induit des pratiques militantes. Toutefois, il ne donne pas la clé de l’échec du modèle tutélaire, abusivement identifié durant plusieurs décennies à l’expérience soviétique. De ce point de vue, si la décomposition identitaire du PCF fait l’objet d’un examen méthodique, le lien avec l’échec de cette expérience et ses causes profondes reste à objectiver et à analyser en profondeur, dans ses tenants et ses aboutissants.

[6] Y. QUINIOU, Le Monde, 15 août 2010, op. cit.

[7] P. TORT, Le communisme irréel, Critique communiste, n° 98, été 1990.

[8] Titre du livre testament de L. ALTHUSSER, L’Avenir dure longtemps, Stock / IMEC, 2007.

[9] En effet, dans la pensée marxiste, la « conception de l’histoire est, avant tout, une directive pour l’étude, et non un levier servant à des constructions à la manière des hégéliens », Lettre de ENGELS à C. Schmidt, 5 août 1890, op. cit.

[10] « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe c’est de le transformer », K. MARX, Œuvres philosophiques, Thèses à propos de Feuerbach, Bibliothèque de la Pléiade, T. IIII, Gallimard, 1982, p. 1033.

[11] Cette notion a été exposée, dans sa version la plus aboutie et la plus convaincante par R. ARON, qui a tenté de systématiser l’assimilation communisme-fascisme, dans son ouvrage Démocratie et totalitarisme, Gallimard, 1987, recueil de dix-neuf leçons professées en Sorbonne au cours de l’année universitaire 1957-1958 (v. notamment la leçon XII : « Fil de soie et fil d’épée »). On retrouve la même idée, développée au plan des institutions politiques nationales dans « la corruption des régimes constitutionnels pluralistes » (titre de la leçon IX), du fait de l’opposition des « révolutionnaires de droite » et des « révolutionnaires de gauche », à l’image du processus enclenchée sous la république de Weimar, avant-guerre.


1 message

  • Réponse d’Yvon Quiniou à Vergely

    Le long texte détaillé et souvent pertinent de D. Vergely est malheureusement la réponse à un article polémique du Monde dans lequel je ne pouvais développer ma pensée sur le contresens qu’il y a, du point de vue de Marx lui-même, à parler de communisme et même de socialisme à propos de l’expérience soviétique (mais aussi des régimes chinois, vietnamien et a fortiori cambodgien) qui a marqué le 20ème siècle et nous fait croire encore que le communisme est soit une abomination meurtrière, soit une utopie définitivement invalidée par l’histoire. Depuis, il a lu mon Retour à Marx (Buchet-Chastel) et m’a fait parvenir un commentaire intelligent, assez différent et largement approbateur sur l’essentiel. Le plus simple est donc que je rappelle brièvement cet essentiel, en plusieurs points.
    1 Pour comprendre l’échec de cette expérience et rouvrir l’avenir, il faut effectivement revenir à Marx, par-delà le « marxisme-léninisme », et à sa conception matérialiste, déterministe- évolutionniste de l’histoire. 2 Celle-ci est résumée dans la Préface de 1859 à la « Critique de l’économie politique » (mais on la trouve dans bien d’autres textes) et elle a été dévalorisée à tort par le courant althussérien. Elle nous présente l’idée d’une succession de modes de production dans l’histoire, qui obéit à des lois. Dans son prolongement, l’idée d’un nouveau mode de production à venir, mettant fin aux antagonismes de classes est envisagée (le communisme), mais sur la base de trois conditions (que d’autres textes précisent). Ici, c’est d’abord celle d’un fort développement des forces productives matérielles, ce qui signifie que le passage au communisme (via le socialisme) présuppose le capitalisme développé, la société industrielle donc. Ailleurs (voir le « Manifeste »), une condition sociale impérative est indiquée : la constitution d’une « immense majorité » de travailleurs salariés, liés directement ou indirectement à l’industrie (ce qui suppose que l’on comprenne bien le terme de « prolétariat »). Enfin, il y a la démocratie politique, issue de cette majorité, « l’émancipation des travailleurs ne pouvant être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». 3 Ces conditions n’existaient pas dans la Russie de 1917 et leur absence est la cause principale de l’échec qui a suivi, même si d’autres causes ont joué comme l’encerclement capitaliste. Certes, Marx à la fin de sa vie a envisagé qu’une révolution puisse se déclencher dans ce pays sous-développé, mais il a ajouté (ce qu’on oublie toujours) qu’elle ne pourrait réussir qu’avec l’appui d’une révolution en Occident lui apportant ses « acquêts » (= ses acquis)… qui n’a pas eu lieu ! Lénine en eut conscience et c’est pour cela qu’il opéra le tournant de la NEP. Mais il est mort trop tôt et très pessimiste quant au futur. 4 A partir de là on peut et doit (et sans oublier certains aspects positifs sur le plan économique et social) considérer le stalinisme (celui de Staline) comme l’exact opposé de ce que voulait Marx sous le nom de communisme, en particulier s’agissant de la liberté, du poids de L’Etat et du respect des hommes. Et l’on constatera qu’aucune révolution à visée communiste dans un pays sous-développé n’a réussi durablement : je le regrette mais je le comprends à partir de Marx ! 5 A l’inverse, on peut affirmer (quitte à me retrouver seul en le disant) que la social-démocratie était bien un chemin d’« évolution révolutionnaire » (Jaurès) vers le communisme, mais qu’elle s’est arrêtée en chemin, puis s’est convertie au social-libéralisme après la chute du mur de Berlin. 6 Nous sommes aujourd’hui, avec en plus la crise mondiale du capitalisme, dans les conditions que Marx avait globalement prévues (voir Badiou) et les conditions économiques, sociales et politiques (la démocratie formelle) existent (même si les conditions subjectives font défaut), qui rendent possible, par hypothèse, le passage au communisme dans son vrai sens, au moins en Occident. Mais ce ne sont que des « présupposés objectifs » (voir Sève) qui rendent ce passage possible mais non nécessaire ou inéluctable : il faut éliminer de la pensée de Marx toute trace de ce vocabulaire fataliste ou messianique… qui encombre parfois sa pensée ! 6 Par contre, il faut remettre au premier plan l’instance de la morale (et pas seulement celle de l’intérêt,) que Marx a dévalorisée théoriquement alors que son texte est aussi une critique morale du capitalisme (toute critique suppose des valeurs, ici morales) ! Il est vrai, comme me l’a rappelé depuis Vergely, la morale ne suffit pas et elle peut même être inopérante sans l’appel à l’intérêt matériel (que Marx ne méprisait pas) et aux luttes concrètes. Mais seule elle peut nous faire saisir ce que le capitalisme a de scandaleux sur le plan humain (et non seulement d’improductif ou d’inefficace aujourd’hui) et elle fait apparaître le communisme aussi comme une exigence morale. Dans une époque où le sens moral paraît se défaire un peu partout, il faut remotiver les hommes en politique sur cette base normative. Merci à mon interlocuteur de m’avoir permis de rappeler tout cela, avec lequel il est d’accord !

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