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« Notre époque est celle d’un nihilisme achevé »
Entretien avec Cécile Guilbert

Est-ce parce que ses auteurs de prédilection sont Saint-Simon ou Sterne, Debord ou Warhol, qu’on la dit en guerre contre son époque. Les textes réunis dans ce recueil la montrent moins imprécatrice qu’analyste, moins démolisseuse que critique. Et toujours soucieuse de montrer, en payant d’exemples, que, contre la déshumanisation, des espaces de liberté et de plaisir sont toujours à préserver ou à inventer. Enjambant dix ans de vie et de pensée, ces écrits se placent sous une référence explicite à un slogan de Mai-68, qui, dans sa version intégrale, comportait deux verbes : vivre et jouir.

Vos textes sont présentés sans indication de date ou de source. Pourquoi avez-vous pris ce parti et choisi ce titre ?

Cécile Guilbert. J’ai pris la décision de réunir en volume des textes qui ont été publiés entre 1998 et 2008, au moment où j’avais les plus grandes difficultés à faire éditer mon essai sur Warhol [1]. Donner le nom des journaux dans lesquels ils ont paru pouvait laisser penser à une hiérarchie des sujets selon qu’ils ont paru dans des organes très sérieux ou plus frivoles. En fait, tout peut devenir un objet d’étude noble, le luxe, la couleur noire, les porte-jarretelles, un auteur classique, un jardin du XVIIe siècle, la critique rock, à condition de le penser. Le plus amusant, après coup, a été de réfléchir au sommaire de cet ouvrage, qui crée des rapprochements entre objets en fonction de thèmes, d’attitudes, et qui fait quand même une large place à la littérature. Quant au titre, c’est évidemment un clin d’oeil à Mai-68. « Sans entraves » parce que j’ai toujours travaillé en toute liberté, et « sans temps morts » parce que, quand on est pigiste, on n’arrête pas de proposer des sujets, de réfléchir, d’écrire.

Ces textes ne sont pas tout à fait conformes à l’image de polémiste qu’on a de vous…

Cécile Guilbert. Je ne suis pas en guerre contre tout. À la lecture de ce livre, on voit mes cibles : la bêtise d’une certaine critique, ou son aveuglement, quand elle n’a rien compris à Brett Easton Ellis ou ignoré Bernard Lamarche-Vadel. C’est aussi une certaine littérature « néonaturaliste », nihiliste. Mais j’ai plutôt envie de faire partager des découvertes, des savoirs, de louer des écrivains peu lus des Français comme Góngora, Manganelli, Gadda, de proposer des réflexions sur d’autres plus connus comme Artaud ou Ezra Pound. Je ne pense pas qu’un écrivain, aujourd’hui, doive rester dans sa tour d’ivoire et ne parler que de littérature. Écrire est la façon la plus agréable de passer le temps, mais je ne reste pas enfermée toute la journée.

Vous vous attachez au corps, et vous inventez même un « corps français »…

Cécile Guilbert. Il suffit de voyager pour voir que les corps, les attitudes, les gestuelles varient dans l’espace, (comme ils ont varié dans le temps : il y a eu un corps français du XVIIIe siècle). Il y a un corps new-yorkais, pas forcément beau, à l’aise, décontracté, un corps indien, un corps africain, et ce que j’appelle le corps français. En caricaturant un peu, je le définirais par une certaine raideur. En fait, je prends pour hypothèse, comme dans le jeu du portrait chinois, qu’il existe, et je le dessine intuitivement.

Vous parlez des Lumières sans en faire la fête libératrice qu’on se représente.

Cécile Guilbert. Il se trouve que je parle beaucoup des écrivains anglais du XVIIIe siècle, que les Français ont scandaleusement ignorés. Il y a tout un continent à découvrir. Je m’attarde sur Swift ou Sterne, et je consacre quelques pages à Sade ou Chamfort. Il est vrai c’est une lecture du siècle peu conventionnelle, mais qui consonne profondément avec notre époque.

Certains de ces textes, comme « le moment où nous sommes », ou « la néantisation du monde » ont une portée plus générale.

Cécile Guilbert. La littérature occupe deux places dans le livre. Dans l’une, que j’appelle la « littérature pure », on a affaire à de grands classiques sur qui on sait à quoi s’en tenir. Dans l’autre, « guerre dans la société du spectacle », il y a évidemment de grands écrivains, comme Don Delillo, mais je parle de la littérature comme symptôme d’une recomposition du champ littéraire. Le « moment où nous sommes » est celui de la confusion où on nous dit que la littérature qui a surgi avec Houellebecq a périmé tous les vieux canons, qu’elle est un symptôme sociologique de ce qui se passe dans la petite bourgeoisie planétaire. C’est un moment d’un nihilisme achevé, où un discours en boucle nous assène « on ne peut décrire que la réalité, et la réalité est marchandise ». Voyez ce que ça peut produire comme effet sur les corps, sur le sexe, et évidemment sur la littérature. Une nouvelle tendance est apparue au début des années 1990, liée à quelque chose qui arrive à l’espèce humaine, déshumanisée, biologisée à l’extrême. La littérature capte cela de manière primaire et violente. Mais elle produit aussi des réactions d’évitement, un académisme « néo-hussard » [2] qui fait comme si rien ne s’était passé depuis les années 1930 ou 1940. Tout cela doit être mis en débat, et c’est la visée de ces textes.

Qu’est-ce que cet étrange texte fait de phrases d’Artaud qui « regarde Loft Story » ?

Cécile Guilbert. Au moment où la télévision diffusait les premiers épisodes de Loft Story, les intellectuels français se sont emparés de l’affaire avec frénésie. Il ne se passait pas de jour sans qu’une tribune soit publiée dans un ou deux quotidiens. Je travaillais sur Artaud et, en lisant Artaud le Momo et Van Gogh le suicidé de la société, j’ai saisi les phrases qui me semblaient résonner avec Loft Story, puis je les ai imprimées et découpées, par terre, jusqu’à en faire un texte cohérent, que j’ai proposé au Monde. Tout ce qu’il a pu dire dans son délire contre la société comme processus d’envoûtement est plus actuel que jamais. On trouve ce phénomène avec Burroughs, dans les Garçons sauvages.

C’est peut-être parce que la paranoïa ne se démode jamais.

Cécile Guilbert. Et que la société donne raison aux paranoïaques, avec cette obsession de la surveillance des courriers, des communications, des paramètres de consommation, des allées et venues, avec la réduction de l’humain à son matériel génétique, du sexe à une boucherie pornographique. Mais cette situation est bien connue. Elle appelle en fait moins une posture d’opposition frontale que de critique oblique, et de faire jouer tout ce qui nous reste de degrés de liberté, de plaisir, de résistance. Toute l’archive humaine nous est aujourd’hui ouverte. Jamais autant de livres n’ont été accessibles, jamais nous n’avons eu autant d’armes et d’objets de plaisir.

Entretien réalisé par Alain Nicolas publié dans l’Humanité du 28 mai 2009 (version intégrale reprise du site Internet de l’Humanité)

Sans entraves et sans temps morts, de Cécile Guilbert. Éditions Gallimard, 394 pages, 25 euros.

Notes :

[1] Warhol Spirit. Éditions Grasset, prix Médicis de l’essai 2008

[2] En référence aux écrivains de droite de l’après-guerre (Nimier, Blondin, Jacques Laurent, Déon, etc.), surnommés « hussards » par le critique Bernard Frank, qui s’opposaient à la notion d’intellectuel engagé et prônaient un retour à une écriture à la fois désinvolte et classique


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