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Non, la mort de l’euro ne sera pas la fin de l’Europe !
Un article de Joachim Voth, économiste catalan

Pendant des années, les nations avaient lutté pour protéger la solidarité entre leurs monnaies. Les spéculateurs ont alors lancé l’offensive ; les uns après les autres, les Etats ont mis en œuvre des programmes d’austérité afin d’assurer la viabilité de leur dette et de gagner la confiance des investisseurs internationaux. Au même moment, le ralentissement de l’activité économique s’est accentué.

Les désordres se sont multipliés ; les systèmes politiques se sont effondrés, en proie aux tensions liées aux licenciements toujours plus nombreux, au chômage en forte augmentation et à l’endettement intenable. La monnaie commune était malgré tout considérée par beaucoup comme le meilleur moyen d’assurer la stabilité.

Sans elle, pas de confiance dans les gouvernements, dans la gestion de l’économie, pas d’issue à la tourmente économique, toujours le même refrain. Puis tout cela a pris fin, presque du jour au lendemain. Les pays ont abandonné la monnaie commune. Plus tôt ils l’ont fait, plus vite ils se sont redressés. Aucune des terribles prédictions au sujet de la fin du monde tel que nous le connaissons ne s’est finalement réalisée.

L’époque ? Le début des années 1930. La monnaie commune ? L’étalon or. Ce qui ressemble fort à une description de l’Europe contemporaine est en fait très similaire au drame qui s’est joué il y a quatre-vingtsans. Rompre le lien avec l’or s’est avéré la meilleure mesure que pouvaient prendre les responsables politiques. La Grande-Bretagne s’y est employée très tôt, dès 1931, et n’a souffert que d’une récession modérée, au contraire des Etats-Unis qui se sont accrochés à l’or avec l’ancien système de parité jusqu’en 1933, ou de la France qui a attendu encore plus longtemps.

Lorsque le lien avec l’or a été rompu, la déflation et les mesures d’austérité ont pris fin, la dette s’est allégée, la croissance a redémarré et le chômage a reculé. Se remémorant l’étalon or de l’entre-deux-guerres, chacun s’est rapidement demandé pourquoi l’on avait tant sacrifié à une si mauvaise politique.

Après l’abandon de l’euro, les Européens se poseront les mêmes questions. Pourquoi avoir perdu plus d’une décennie avec des politiques de taux d’intérêt trop élevés pour certains, trop bas pour d’autres, provoquant d’incessants mouvements de croissance et de récession ainsi qu’un endettement intenable et, au bout du compte, des effondrements bancaires ? Pourquoi avoir digéré tous ces programmes d’austérité et tous ces plans de sauvetage avec, en définitive, si peu à gagner ? Présenté aux électeurs comme une politique dépourvue d’alternative, l’euro est en fait un arrangement monétaire mal ficelé tenant plus d’un symbole politique que d’un outil économique sérieux. Les pays membres de l’Union européenne comptent onzemonnaies : l’euro et les dix autres monnaies nationales des Etats membres qui n’ont pas rejoint l’Union économique et monétaire (UEM).

L’UE ne se disloquera pas si le nombre de monnaies passe de onze à douze ou quinze. L’euro ne peut survivre que si les contribuables allemands, autrichiens, néerlandais et finlandais sont prêts à signer un chèque en blanc ; ou si des réformes économiques et des plans d’austérité d’une ampleur effrayante sont mis en œuvre. Aucune de ces options n’est politiquement réalisable.

Il faudrait encore quelques plans de sauvetage et quelques années de plus aux responsables politiques pour parvenir à cet objectif, mais les électeurs européens s’agitent de plus en plus. Lorsque derechef le véritable coût économique et politique du "sauvetage de l’euro" sera mesuré dans toute son ampleur, y renoncer deviendra inévitable.

Avec l’abandon de l’euro, nous allons assister à un retour au paysage monétaire antérieur à 1999. Certains pays s’aligneront sur la politique monétaire de l’Allemagne, soit en partageant une même monnaie, soit en imitant tout ce que fait Francfort. Tel est l’avenir des Pays-Bas, de la Finlande, de l’Autriche et peut-être même des pays scandinaves. Les pays d’Europe du Sud vont s’accrocher à ce qu’il restera de l’euro. Les taux d’intérêt seront ajustés en conséquence ; la croissance repartira ; le chômage déclinera ; les bulles spéculatives se feront plus rares.

Certains pays se trouveront en situation de défaut de paiement, et certaines banques feront sans doute l’objet d’une inévitable nationalisation, comme ce fut le cas dans les pays scandinaves au début des années 1990. L’euro perdra sa valeur face au nouveau deutschemark ; les exportations italiennes, françaises et espagnoles seront plus compétitives et les excédents allemands à l’exportation s’effriteront, ceci réduisant les déséquilibres économiques au sein de l’UE.

En même temps, les vacances au bord de la Méditerranée, le vin français et les voitures italiennes deviendront plus accessibles pour les Néerlandais, les Danois et les Allemands. Ceci n’est pas une représentation de l’apocalypse économique : il s’agit de la façon dont devrait s’opérer le rééquilibrage.

Quelles répercussions pour l’avenir politique de l’Europe ? Etonnamment, faibles. De toute évidence, de nombreuses personnalités influentes dans le monde politique européen seront la risée de tous. Les délires mégalomaniaques à propos des "Etats-Unis d’Europe" seront relégués aux oubliettes. La théorie dite de la bicyclette selon laquelle l’Europe doit avancer pour ne pas tomber sera oubliée.

L’élaboration des politiques se fera de façon plus pragmatique, Bruxelles s’intéressant désormais aux véritables problèmes en tâchant de tout mettre en œuvre pour les résoudre. Ceux-ci sont liés au marché unique : libre-échange, libre circulation, échange de savoirs, équité envers les entreprises européennes en compétition ailleurs pour des marchés publics ou engagées dans des tentatives de rachat d’autres sociétés.

En lieu et place de vastes desseins et de grands discours, Bruxelles va devoir se focaliser sur la complexe, ennuyeuse et salutaire réalité de tous les jours. La mise en application des règles et des dispositifs existants est importante, et l’Europe laisse encore beaucoup à désirer sur ce point. Le marché unique ne fonctionne que partiellement ; la reconnaissance mutuelle des diplômes, par exemple, n’est souvent qu’une fiction juridique. Mon doctorat obtenu à Oxford, discutable, ne peut être validé en Espagne pour "raisons techniques". Ne me demandez même pas pourquoi il doit être "validé" ! Les Allemands n’ont pas le droit d’acheter de résidences secondaires au Danemark ; les gouvernements européens bloquent souvent les ventes d’entreprises à des acheteurs étrangers sans aucune raison économique valable ; et ainsi de suite. L’intégration européenne devrait être guidée par ce qui est profitable aux citoyens et aux entreprises.

Que les Européens aient les mêmes billets dans leurs portefeuilles est apparu comme une mauvaise idée. Elle a échoué à remplir le seul objectif qu’on lui avait assigné, à savoir rendre la vie des Européens meilleure qu’elle ne l’aurait été autrement. Abandonner l’euro sera moins préjudiciable au projet européen que ne l’ont été plusieurs "décennies perdues" de chômage, de stagnation, d’austérité et d’émeutes. L’UE est bien plus qu’une union monétaire, et l’Europe est bien davantage que l’Union européenne. Les citoyens européens en sont conscients, mais les responsables politiques doivent se souvenir que ce projet de prestige, bien qu’ils le chérissent, ne correspond pas à l’avenir de l’Europe.

Article paru dans Le Monde du 7 septembre 2011

Traduction de l’anglais par Isabelle Chérel

Joachim Voth est rofesseur d’économie à l’Université Pompeu Fabra à Barcelone, directeur de The European Review of Economic History


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