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Lettre ouverte à mes amis de la classe dirigeante
Par Alain Minc

Nul ne peut me soupçonner d’être votre ennemi : c’est plutôt le reproche inverse que je subis à longueur de colonnes dans les journaux. Mais je suis aujourd’hui inquiet pour vous car je ne comprends ni vos réactions, ni vos raisonnements, ni - pardonnez-moi le mot - votre autisme. La France n’est pas l’Allemagne : elle a toujours eu des difficultés à établir sur des bases claires un contrat social entre patrons, salariés et pouvoirs publics. De là le poids des symboles. Les syndicats essaient de canaliser tant bien que mal le mécontentement et donc de préserver l’ordre social. Les pouvoirs publics s’efforcent de tenir l’équilibre entre les dépenses nécessaires pour aider les plus malheureux et l’obligation de ne pas déstabiliser, au-delà du raisonnable, les règles de bonne gestion. Les petits patrons se battent pour leur carnet de commandes, courent derrière leurs lignes de trésorerie et sont en fait, face à la crise, du même côté que leurs salariés. Et pendant ce temps, vous qui avez les yeux fixés au-delà du Rhin pour y chercher l’exemple de la modération salariale, vous n’avez pas remarqué le code de conduite en temps de crise signé par le patronat et le gouvernement de Berlin !

Au lieu de s’engager dans cette voie, quelle image avez-vous donnée la semaine dernière ? Vous empochez la décision du gouvernement de ne pas toucher au bouclier fiscal dont vous êtes parmi d’autres les bénéficiaires mais vous ne comprenez pas l’obligation, en contrepartie, de modérer la distribution des revenus primaires pour les dirigeants les plus favorisés. Brice Hortefeux et Christine Lagarde adressent au Medef une lettre nuancée demandant, de la part des dirigeants qui recourent à un chômage partiel important ou à des licenciements massifs non de baisser leurs rémunérations, mais de renoncer à leur part variable.

Que leur répond la présidente du Medef ? Qu’elle n’a ni le pouvoir - c’est exact - ni le désir - c’est une provocation - de le faire. Passons sur les stock-options distribuées au plus bas des cours de Bourse par une banque qui doit, comme toutes ses collègues, sa survie à l’intervention publique. Que penser de la manière dont la première entreprise française perçoit ses relations avec la société environnante, au-delà de ses maladresses de communication, en se contentant, comme seul geste de bonne volonté, de verser une prime à la cuve dont on oublie qu’elle est une simple avance sur l’impôt sur les sociétés et dont l’effort contributif se limite au coût correspondant de la trésorerie, qui plus est, avant impôts ?

Mesurez-vous que le pays a les nerfs à fleur de peau, que les citoyens ont le sentiment, fût-il erroné, de subir une crise dont nous sommes tous à leurs yeux les fautifs ? Comprenez-vous qu’aux aguets de l’opinion, comme l’exige leur métier, les parlementaires n’ont qu’une envie : prendre des dispositions sur les rémunérations qui seraient à terme aussi destructrices pour l’efficacité économique que la loi de 1947 sur les loyers a pu l’être, pendant des décennies, sur l’immobilier ? Ignorez-vous que la quête de boucs émissaires est une constante de notre histoire et que 1789 se joue en 1788 ? Sentez-vous le grondement populiste, la rancœur des aigris mais aussi le sentiment d’iniquité qui parcourt, comme une lame de fond, le pays ? Acceptez-vous de méditer ce mot de la comtesse de Boigne, une habituée des révolutions : « Les peuples ont l’instinct de leur approche ; ils éprouvent un malaise général. Mais les personnes haut placées n’aperçoivent le danger que lorsqu’il est devenu irrésistible » ?

Un léger « retard à l’allumage » est pardonnable ; un excès d’inconscience, non, surtout quand il s’assimile à une pulsion suicidaire. Amis, de grâce, reprenez vos esprits !

Tribune publiée dans Le Figaro du 23 mars 2009. Dernier livre d’Alain Minc paru : « Dix jours qui ébranleront le monde », Grasset, 134 pages, 9 €.


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