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"Au revoir là-haut". Entretien avec Pierre Lemaitre
" Aragon dit qu’il voulait traiter l’homme qui est revenu et qui ne retrouve pas sa place dans la société dans laquelle il rentre. C’est exactement ce thème que je voulais aborder depuis longtemps. "

Comment est née l’idée d’ Au revoir là-haut ?

Pierre Lemaitre. - L’un des déclencheurs de mon roman a été la préface qu’Aragon a donnée à Aurélien en 1965 et dans laquelle il écrit qu’Aurélien est « avant tout une situation, un homme dans une certaine situation ». À travers la figure de l’ancien combattant, Aragon dit qu’il voulait traiter l’homme qui est revenu et qui ne retrouve pas sa place dans la société dans laquelle il rentre. C’est exactement ce thème que je voulais aborder depuis longtemps.

Y a-t-il un écrivain de la guerre 14-18 qui vous a particulièrement inspiré ?

J’ai été bouleversé par Les Croix de bois, de Dorgelès (publié chez Albin ­Michel en 1919, il reçut le prix Femina, NDLR). J’ai été littéralement « scotché », c’était ma première lecture de jeune adulte. J’avais dix-sept ans et, quand je suis tombé sur ce roman, j’ai été touché par la jeunesse de ces soldats. Ils avaient mon âge, je m’y suis complètement identifié. J’ai relu le livre en 2008, je trouve que le texte a un peu vieilli, mais il reste celui qui a eu une grande influence littéraire sur moi. Les autres romans, ceux de Genevoix et Barbusse, m’ont également marqué. Et j’ai beaucoup lu les textes de l’après-guerre, notamment Le Sang noir, de Louis Guilloux… L’essai de Bruno Cabanes, La France endeuillée, qui décrypte les années de démobilisation, m’a beaucoup intéressé.

Au revoir là-haut s’intéresse davantage à l’après-guerre, pourquoi ?

C’est vrai que le roman débute à quelques jours de la fin de la guerre. C’est cet angle mort qui m’obsédait : pas la guerre, mais la fin de la guerre. On glorifiait les morts, mais on ne savait que faire des survivants. Ce fut un moment extraordinaire d’ingratitude du pays face aux combattants revenus des tranchées. Une période de très forte précarité et une situation extrêmement douloureuse. La France de 1919 abandonne ses rescapés, ne veut pas voir ses « gueules cassées » : ils font peur. Après l’enfer qu’ils ont vécu, on les indemnise de 52 francs ou d’un manteau piteux qui ne résiste pas au premier lavage, c’était au choix l’une ou l’autre indemnité…

D’où votre intérêt pour cette arnaque aux faux monuments aux morts ?

Très peu de temps après la guerre, les monuments aux morts et l’exhumation militaire des cercueils ont constitué un marché considérable. 750.000 cadavres se retrouvaient dans des cimetières improvisés et il fallait les exhumer pour qu’ils retrouvent des cercueils. 30.000 monuments ont été érigés en un temps record. L’industrie aime la guerre : avant, pendant et après ! J’ai souvent pensé au mot d’Anatole France : « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels. »

Quel est le poids de la recherche documentaire ?

En fait, la documentation, par exemple sur le commerce des cadavres, est très restreinte. Je me suis inspiré d’une quinzaine de pages écrites par une historienne, Béatrix Pau-Heyriès, dans la Revue historique des armées. Je lui ai envoyé mon livre, et elle a eu la gentillesse de me répondre : « Vous avez rendu ma thèse vivante » ! Pour le reste et afin de faire vivre les détails, j’ai visionné de nombreuses images sur le site de l’INA et j’ai également consulté les quotidiens de l’époque que je passais des heures et des heures à lire sur Gallica. L’INA et Gallica sont des outils fantastiques. L’aide des bibliothécaires de la BnF a été précieuse.

Entretien publié dans le Figaro Littéraire le 6 novembre 2013

A lire également, la critique de Philippe Pivion.
http://www.lafauteadiderot.net/Au-r...


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